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Imaginer (Maison Paluvie, Marcel Michel, extrait)Pour ce grand déménagement de février, place à Philippe Rahmy et son blog kafka transports. Très heureux d’accueillir ici une écriture exigeante et rugueuse, qui plonge les mains loin dans l’existence de son lecteur. Je suis donc chez lui le temps d’un texte, non pas écrit pour kafka transport, mais déposé là, sachant ce qui s’y joue, aussi (et pas uniquement), alors impossible de ne pas faire écho à son rapport au corps, dans les creux et les bosses, de ceux que mes mains quotidiennes suivent, accompagnent et combattent. Plus il lui prend des crampes, plus il déblatère, pour se chauffer, il dira ensuite qu’il voyait bien ce qui se passait, comme chaque fois qu’il se dédoublait, à cause des médocs, pas moyen de redresser, il se voyait clair et net avec des plumes aux pattes, parce que toute cette histoire de violence avait commencé par la colombe, quoi de plus normal, par un piaf pigeon de Brooklyn, cet épisode expliquait le reste, les crises mais aussi le courage qu’il avait fallu puiser pour faire face aux salopards, à cette époque Brooklyn pas besoin d’en rajouter, le fils du petit maquereau qui dit « c’est à toi le pigeon », il répond « oui », pour provoquer, même si la peur de l’humiliation physique, alors il répond crânement oui, ce piaf c’est le mien, les yeux vissés, le petit mac comme son père chapeau de cuir, liseré téquila, chemise à col bavette, froc rouge moulant, serre, tourne, crac la tête du pigeon s’envole, il la tire contre le mur, à ce moment précis je lui rentre dedans, l’autre ne s’y attend pas, il pense que la peur de la dérouillée, mais non, je lui rentre dedans, et je gagne. Ce coup-ci, je gagne. La suite est compliquée. Quand ça se gâte, un volatile se pointe au fond du crâne, les plumes, le mouillé, l’odeur flasque, les signes précurseurs, comme maintenant perché sur ma barre, et ça me fait marrer, un poulet, tandis que les flics me balancent le projlo, tu fais pas le con et tout ça, je continue à déblatérer ce que j’ai vu aux infos, comme chaque fois que ça descend, pour garder le contact avec ce qui s’efface, le sentiment d’exister, le sentiment du corps intérieur, la place, le poids des organes, la rondeur de l’esprit qui les voit et qui les pèse, le crépuscule magnifique à cette hauteur, l’eau jaune, tout, quoi. À pleins poumons, avec l’accent espagnol, comme mémorisé, pieds nus sur la balustrade, les orteils plantés. « Il y a les maladies, beaucoup, le bébé a toussé, il a vomi aussi, avant on vivait pauvres, maintenant ce sont les maladies, les assaillants qu’on ne peut pas soigner, la grippe porcine sur la route fédérale 140 direction La Gloria, les cuves, l’épicentre, le premier malade Eduardo douze ans, il ne sait ni chanter, ni rien de spécial, mais il a guéri, il cumule le porcin, l’aviaire, l’humain, la combinaison, la quatrième qui a permis au virus de percer la couenne du cochon aux abords de l’odeur des cent mille porcs qui sont abattus avant l’âge de six mois, ce gamin n’a pas l’âge de mourir, trop vieux déjà, même s’il n’a aucun talent particulier les occasions ne manquent pas de s’en apercevoir, le foot peut-être, et l’éloquence, cette éloquence qui trouble ses parents, il faut voir à quoi ils sont habitués, cette platitude, il utilise des formules mouvantes, module, va dans les coins, les pleins, les déliés, rien d’exceptionnel, trotte, baragouine, c’est toute la langue qu’on entend, pareil que les insectes, il n’est pas celui qui invente, il y va, les autres existent, lui non, juste noir, luisant, doré, il bifurque, avorte, mais n’hésite pas, le geste sorti chair, partout sur son terrain, enfin ce n’est pas pour ça qu’il s’en est tiré, mais bon, maintenant assis au bord des cuves, cinq ou six millions de porcs dans ces cuves, quarante millions de personnes seraient nécessaires pour produire autant de purin, le peuple se soulève, enfin le peuple c’est trop dire, les habitants, quelques uns, mais l’indifférence, la peur, trop forte, ils ne veulent pas parler devant la caméra qui ne parvient pas à filmer la cuve, même pas la cuve, ni les excréments, elle ne peut enregistrer l’odeur, alors. Il y a des gens qui ont été frappés, intimidations et tout le bazar, plusieurs villages ont participé à la résistance dans l’enceinte des cochons morts, différente de celle des excréments, dit Don Vincente, voilà comment on économise les frais d’un incinérateur, l’ami. La putréfaction s’infiltre, mouches et chien errants, le gouvernement prétend, mais je ne comprends pas comment ils peuvent dire ça. Elles sont scellées, ces cuves, huit mètres par trois, remplies d’innombrables cinq cent cadavres de porcs dans chacune des fosses, tout s’infiltre, la nappe à dix mètres de fond, la fosse à cinq mètres, alors. Nos enfants, d’ailleurs la pourriture et le gouvernement, sur les berges des seringues. Gaz, ammoniaque, frange noire, hormones, antibiotiques, lagons d’oxydation, les résidus solides sont déversés dans les champs, le reste s’infiltre. Autrefois, avant l’implantation, tout était sain, dit le cow-boy, avant. Le ministre dit bien, les prélèvements comme veut l’OMS, cinq cent personnes, les prélèvements, il me semble, je crois. »
Imaginer (escalier)Masse-silhouette du gros, de l’obèse, dressé en surplomb de l’escalier vertigineux, au bord du gouffre, campé sur ses deux frêles qui le portent Dieu sait comment mais le portent encore — tout du moins le portent lorsqu’il ne marche pas jamais vu se déplaçant, mais ne pas, encore, des hypothèses de comment il se déplace —, campé donc ou plutôt posé car nulle assurance ou revendication, pas plus que de défi au vide, mais simplement place où il se trouve, où il se doit de se trouver, ou encore nulle autre place où se trouver ; puissance passive du poids, mais équilibre précaire compte tenu de la ridicule taille des pieds par rapport à ce qu’au dessus et du gouffre qui s’ouvre devant. Tellement éminemment au bord de la première marche que ce n’est plus la seconde qui suit, ni le vertige des troisième et quatrième, mais la chute par delà son propre poids, loin, déjà presque produite, comme si l’image actuelle n’était que la rémanence de l’instant précédent l’inévitable. Serait alors seul dans l’immobile suspension de la chute, n’était le monde ignorant qui passe autour, ou faisant mine de, passant autour, les regards des enfants moins discrets, moins curieux.
Imaginer (ficelle) Je te guette de là où tu gis. D'où il me semble que tu gis, n'en connais pas d'autre, alors ici te guette, où gis, va gésir — gésir n’admet pas de futur simple —, le temps d'y être enfin, si supposer qu'il y ait un entre-sort quelconque avant que tu me parviennes expliquant que je ne t'y ai pas encore vu. Attentif, je t'attends, anxieux de savoir te reconnaître, te pardonner, comme j'espère que tu me reconnaîtras, et me. Comme chaque fois que j'y viens je ne sais ni quelles couleurs ni quels sons donner à ce que j'écris sinon qu’aujourd'hui il y faudrait foule de sons, jusqu'à musique, une totale. Tu vas finir par arriver, je vais te voir, ne pas te toucher, ni te parler, puis repartir, encore en repartir, seul, et le temps passant oublier sans doute un peu. Jusqu’à y revenir, car je reviendrai, je m'assoirai encore comme aujourd'hui dans ce vieux fauteuil dont le velours rouge gratte la peau nue de mes cuisses, dont le velours rouge gratte la peau nue de mes bras, dont le velours rouge gratte la peau nue de mon dos, cependant qu’à mon corps glisse une sueur acre et piquante ; je ne m'y m'assoirai pas en fait, mais y serai assis, puisqu'il n'y a que ce fauteuil trop grand — 3 ans, je montrais 3 ans, 3 doigts, avait-on le droit de se retrouver ici avec si peu de doigts d'âge ? — pour m'accueillir ici, depuis des années, au séjour des. Ou bien serait-ce que le fauteuil grandit chaque fois pour toujours mieux m'y accueillir petit, afin qu'il soit acquis que j'y ai toujours trois ans et les larmes de trois ans et l'incompréhension de trois ans et la colère de trois ans. Je m'y blottis un peu — ça gratte, c’est désagréable —, remonte haut mes genoux jusqu’aux yeux pour mieux scruter en douce ceux qui passent ; je ne voudrais pas te rater, te laisser filer en douce, comme ça ; pas deux fois. En t'attendant c'est idiot mais plus fort que moi, m'assaillent les hypothèses de celui que tu étais l'instant avant de partir pour l'innommable ici — je t'y attends, la tristesse entoure un peu, réconforte presque — désespoir, fatigue, psychotropes, abandon, coup de tête, qu'importe, je fais de vaines listes, qu'importe pourvu que ça apporte un peu de justification, une logique dans laquelle me glisser — celle-là même peut-être qu'il faut savoir oublier pour jouer. Mais je ne te sais que gentillesse, douceur, trop de rêve, écoute et encouragements — le jour ou, dix ans d’ici, j'ai remonté la clar (on disait « clar ») tu me souriais déjà « laisse couler, le solo c'est de l'eau, il est là, rien à faire, allez, on fait tourner Saint Thomas » —, thèses sur la métaphysique de la pentatonique dans lesquelles tu te lançais au petit matin — peu après nous serions quelques regards cernés à faire le chemin dans la ville endormie pour prendre le premier RER ; si bien que je n’ai connu de ta ville que ces rues muettes, après le dernier RER qui nous amenait et avant le premier, celui des travailleurs, qui nous portait à nos lits, vous laissant endormis sur les matelas qui occupaient le sol des chambres, le feu mort de la cheminée, les bouteilles vides, les cendriers pleins, les rares restes de ce que Pedro avait cuisiné (hier encore il était aux foureaux ; tristes ils ont trop bu, trop fumé, mais je n'ai pas râlé, je ne voulais pas que tu aies besoin d'intervenir, user de cette science qui se doit de calmer quelque conflit qui soit). Tu vas passer parmis la foulle, devant moi, mais muet je ne pourrais te dire que j'aurais aimé que tu poses ton regard doux sur cet incroyable qui m'occupe en ce moment — il dort, j’entends sa respiration lente de l’autre côté de la cloison —, sois certain que je te l'aurais collé dans les bras, heureux que ses yeux et son sourire suivent les volutes de ce que tu lui aurais raconté du monde. On aurait peut-être fini par lui chanter une grille — tu nous faisais chanter les standards, basse, solos, nous libérer de la contrainte des doigts, de l'anche, Bastien muet, à se tordre la bouche sur la guitare. Je n'ai pas joué ce matin — mais elle était là, dans mon sac à dos, au cas où, comme autrefois, impossible de sortir de la maison sans l’instrument dans le sac —, j’ai eu peur de ne plus savoir (de faillir, m’écrouler), trop longtemps, un vieux klez me serait sorti des doigts — je sais lequel, je l'ai hurlé depuis ce fauteuil il y a des années, pour Hanna qui m’a attribué ce surnom par lequel tu m’as toujours appelé, pendant que Sylvain crachait de larges flammes aux cieux de la Miroiterie —, d'un triste loin d'être nécessaire.
Tableau : « Concetto spaziale, attese » 1960, Lucio Fontana
Imaginer (imaginer)Sous l’incitation de Jérôme Denis (de Scriptopolis) et François Bon (de Tiers livre), le premier vendredi du mois est l’occasion d’un Grand Dérangement : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière, comme l’écrit Scriptopolis, d’établir les liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis. Pour le Grand Déménagement de décembre, grand plaisir que ce soit Daniel Bourrion qui occupe l’espace ici. Allez parcourir la voix qui court sur Terre, et n’hésitez pas à cliquer sur les « textes tels qu’ils s’écrivent », démarche courageuse (j’aimerais l’avoir eu) de dévoiler le gueuloir, hypnotique comme les vidéos de « timelaps » des peintres qu’on trouve sur youtube. Alors ce jour, je suis chez lui, avec une photo (rien que ça) qu’il a accepté de me proposer. Imaginer ce qui dessous dessous la peau trace l'invisible de nous cette sorte de carte d'intime géographie faite de quoi d'images collées de feuillets arrachés de morceaux faits d'on ne sait quoi quoi dire faire penser qui là-dessous juste dessous nous tient assemblés rassemblés nous tient attachés à nous-mêmes sous la menace le vent la pluie le raclement des cailloux sous nos pieds dans la lande pelée par quoi la brosse des vents celle des nuages et nous là-dessus essayant de comprendre ce que nous faisons de nous-même ce que nous sommes des rêves des traces contées par d'autres des vies contées par d'autres des cartes d'obscurs mystères faites et tout cela nous construisant et là-dessus notre bagage de douleur ce qui écrase fait rompre — l'éternité de nous lorsque nous essayons d'imaginer.
Imaginer (question)Un temps, suffisamment trop long
Imaginer (anonyme)Vous vous plaigniez souvent de l’anonymat que crée la ville. Je vous répondais l’invisibilité qu’elle permet. En ces temps nous passions au creux des murs où je vous pistais autant que m’y retrouvais ; en vos traces, ou celles que vous suiviez, nous parcourions obstinément chaque jour ces trajets anonymes qui vous faisaient tant trembler. Vous vouliez des regards inconnus qui n’étaient pas là cependant que je vous dévisageais depuis la masse critiquée, vous encourageant mais n’en pouvant pas sortir, pas me dévoiler dans la clarté qui vous portait. Nous allions, deux comme aucune dualité ne saurait être écrite mais rien n’aurait pu nous définir couple :
Imaginer (fin)Tu te dis qu’il faudrait arrêter là. Ici comme maintenant.
Imaginer (anticipation)À Joséphine
Imaginer (frigo)Tremble encore. Soudain tremble encore. Assise. Elle regarde le frigo. Ce n’est plus l’ancien mais un nouveau ; pour ce qui la concerne, la réplique de l’ancien. Pas vraiment ne tremble. Demande encore supplie sans condition ni réserve puisqu’il y a nécessité soudain, tant qu’au-delà de l’image habituelle de petite courbée perdue dans sa blouse tâchée. Vous allez tout me réexpliquer depuis le début Quoi Rien de plus que l’ancien, rien à toucher — je l’ai mis en route — rien à régler — je viens de visser les poignées —, plus qu’à le remplir. Elle tremble. Ne tremble pas vraiment, s’agite plutôt. Demande encore. Récapitule. Encore capitule. Ce n’est pas l’ancien. Pas de la peur, mais de l’angoisse. Elle dit sa famille, un problème. Il n’y en a pas. Sinon que le frigo est de la famille, l’était, l’ancien l’était. Soudain mort et ce nouveau livré pas même les poignées vissées, pas d’outils pour le faire, fini par appeler, un technicien mardi — lui ai dit jeudi que je viendrais avec un tournevis ce lundi, et j’ai mon tournevis. Sont visées. Ouvre referme. Très bien, alors on va tout récapituler. Ouvre encore. Légumes en bas Oui. Et laitages. Alors annuler le technicien. Appeler, encore ? Ou le laisser venir. Pour récapituler. Impossible de laisser le frigo, ce nouveau, là, en face de la chaise, la sienne. Quoi sinon m’interposer, mon corps, rappeler ce pourquoi je suis là, faire diversion. J’ai mal, vous savez. S’assoie. Se relève. Outre la barrière de mon corps. Ouvre. Ferme. Elle avait des tellement de questions.
Im… (ville-écran)Sous l’incitation de Jérôme Denis (de Scriptopolis) et François Bon (de Tiers livre), le premier vendredi du mois est l’occasion d’un Grand Dérangement : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière, comme l’écrit Scriptopolis, d’établir les liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis. Pour le Grand Déménagement #1, Arnaud Maïsetti occupe l’espace ici, et ce jour, je suis chez lui. Ville qu’on affranchit de tout quand on marche sur elle. C’est pour la prolonger, et nos pas la fondent, oui. Ville qu’on affranchit des distances, d’abord : et de l’espace qui se serre en moi, il ne reste plus que l’écart qui sépare le pas posé et le geste qui l’écrira plus tard (pas trop tard) ; écriture qui cherche l’intervalle mesurant la distance entre la vie et son récit. Ville qu’on affranchit aussi du temps passé à la combattre : les heures d’astreinte où il faut aller, les premiers métros, les derniers métros, sont la seule horloge du temps pour moi : entre, ce n’est que du temps mort ou vivant de l’occuper, de l’emprunter : de l’échanger surtout. Contretemps instable des heures qui meurent et vivent seuls, sans qu’on les pleure. Ville qu’on se donne et qu’on se partage comme sur un coin de table, les verres, les adresses : dans les paroles qu’on échange, c’est la géographie de la ville qu’on voudrait formuler, dessiner les contours — et c’est toujours d’elle qu’on parle, sans doute. Sur l’écran, les mots qui la disent cartographient, signalent les directions : ici, là. Ville qu’on affranchit quand on l’écrit : libèrent les paroles qui l’arpenteront.
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