octobre 2009

Imaginer (question)

Un temps, suffisamment trop long
Question qui ne devrait être posée. Non qu’insultante, mais sans importance. Et que ça ne vous regarde pas. Ne le devrait jamais. Que la question non plus ne vous vienne. Pas de nécessité. Car venue, nous avons échoué déjà, l’un et l’autre. Ne vous interrogez pas ainsi. Ni de ce que je veux — ou voulais —, ni de ce que les autres (répondre ici pour tous). Seul ; vous êtes seul, vous ne pouvez que l’être, admettre l’être. Seul compte ce que vous y trouvez, retrouvez, trouverez, retrouverez, de l’identique ou du nouveau. Du réconfort ou de la surprise, du désagrément. L’autrefois est loin à présent, il ne lui appartient plus. Vous seul et ce qui vous arrive êtes le présent.
Encore
Vous vous trompez peut-être en regard de l’origine que vous me supposez connaître, peut-être vous trompez vous totalement. Qu’importe puisque, vous trompant, l’intention première, la seule en fait, est assouvie — et ce n’est pas dans l’erreur qu’elle l’est, mais avant l’erreur, avant que vous vienne l’hypothèse de l’erreur, n’allez pas jusque là. Ainsi n’y a-t-il pas de voie qui conduise à l’erreur sinon cette question que vous ne devriez pas. Considérez un peu l’infini, outre ce désir de savoir.
J’ai le souhait que vous n’en tirerez pas rien. Ou que c’en soit un rare, un infini. Un insoupçonné. Ce pourrait aussi être un infime, timide et caché. Au point de risquer l’ignorer totalement. Et ne l’ignorant pas, décidant de ne pas l’ignorer, avoir du mal à l’aller chercher, le découvrir, souriant. Ou le découvrir, tremblant. Vous ou lui. Je vous offre le mystère de la découverte, dites-vous que c’en est bien souvent un pour moi, j’apprends à en jouer. J’aurais je crois aimé que cela vous soit plus aisé. Sachez que ma réponse ne vous aiderait pas : elle n’est sans doute pas moins un rempart que la votre.
Et aussi
Il m’arrive de m’avouer vous vouloir à terre, profondément orphelin du mystère qui se cache dans la paume des hommes, froidement couvert d’un sentiment nu dont vous ne sauriez que faire. Si c’était le cas, malgré le désagrément, je vous prie de ne pas vous en débarrasser. Pas trop vite. Garder-en un frisson, et la capacité de le convoquer à nouveau. Me convoquant un peu moi. Voilà pourquoi il nous faut le silence. Qu’importe qu’il soit gêné puisqu’il n’y aurait que lui, et que la gêne ne serait pas pire que de le rompre. Sans mots nous aurions l’un et l’autre tout le loisir de ce qui nous traverserait alors. Peut-être en nos intimités propres finirions-nous par partager une réponse. Et s’il vous venait alors, encore, cette question, vous ne la laisseriez pas même vous effleurer.
Pour finir
Quoi qu’il en soit,
je n’aurais pas dû être là,
à vos côtés,
en cet instant.

Imaginer (anonyme)

Vous vous plaigniez souvent de l’anonymat que crée la ville. Je vous répondais l’invisibilité qu’elle permet. En ces temps nous passions au creux des murs où je vous pistais autant que m’y retrouvais ; en vos traces, ou celles que vous suiviez, nous parcourions obstinément chaque jour ces trajets anonymes qui vous faisaient tant trembler. Vous vouliez des regards inconnus qui n’étaient pas là cependant que je vous dévisageais depuis la masse critiquée, vous encourageant mais n’en pouvant pas sortir, pas me dévoiler dans la clarté qui vous portait. Nous allions, deux comme aucune dualité ne saurait être écrite mais rien n’aurait pu nous définir couple :
    j’étais dans l’invisibilité de vous,
    vous n’aviez pas-même un nom à donner sinon cet autre qu’était le mien,
    ça ne suffis pas.
Il y a peu, je suis retombé dans une bulle de nos vieux sons, ceux auxquels nous confiions nos oreilles les soirs de trop grands silences, nos esprits acérés dans la nuit. Souvent nos yeux partaient un peu et chaque fois que le passage était passé il fallait y revenir sans fin, nous nous mentions alors sur le désir de celui-ci, pour que rien ne cesse plus. Aucune concentration ne pouvait résister à l’abandon mais j’affirmais que seule celle-ci semblait pouvoir nous plonger suffisamment dans l’écoute. Il nous fallait l’attention disais-je, celle qui niche entre la surprise et la connaissance. Rappelez-vous pourtant : nous connaissions déjà ces passages mieux que nous nous connaissions l’un l’autre, mieux que nous même. Je devrais aussi redire l’envie d’entendre encore ce trille de la main gauche qui vous faisait tant frissonner. Ou bien était-ce moi ? Je crois que vous sentiez alors l’excitation d’une foule vous caresser la peau et je tremblais de savoir arriver l’instant au fil des notes : vous partiriez. Alors l’instant n’était jamais parfait et le frisson insuffisant ; nous restions étendu l’un et l’autre jusqu’à ce que nos corps finissent par chuter du haut de leur propre poids, quand le sommeil dérobait la terre, que nous ne savions pas nous y laisser ensevelir : nous attendions un silence avant de rouler à nouveau dans le lit et repartions quelques mesures en arrière, ou depuis le début à nouveau afin de nous épargner la morsure de ne pas sentir le flot se construire.
Nous étions seuls, l’un de nous le disait, et pendant que vous réaffirmiez l’invisibilité que crée la ville, je vous disais encore l’anonymat qu’elle permet. Où nous glissions.