décembre 2009

Imaginer (ficelle)

   Je te guette de là où tu gis. D'où il me semble que tu gis, n'en connais pas d'autre, alors ici te guette, où gis, va gésir — gésir n’admet pas de futur simple —, le temps d'y être enfin, si supposer qu'il y ait un entre-sort quelconque avant que tu me parviennes expliquant que je ne t'y ai pas encore vu. Attentif, je t'attends, anxieux de savoir te reconnaître, te pardonner, comme j'espère que tu me reconnaîtras, et me. Comme chaque fois que j'y viens je ne sais ni quelles couleurs ni quels sons donner à ce que j'écris sinon qu’aujourd'hui il y faudrait foule de sons, jusqu'à musique, une totale. Tu vas finir par arriver, je vais te voir, ne pas te toucher, ni te parler, puis repartir, encore en repartir, seul, et le temps passant oublier sans doute un peu. Jusqu’à y revenir, car je reviendrai, je m'assoirai encore comme aujourd'hui dans ce vieux fauteuil dont le velours rouge gratte la peau nue de mes cuisses, dont le velours rouge gratte la peau nue de mes bras, dont le velours rouge gratte la peau nue de mon dos, cependant qu’à mon corps glisse une sueur acre et piquante ; je ne m'y m'assoirai pas en fait, mais y serai assis, puisqu'il n'y a que ce fauteuil trop grand — 3 ans, je montrais 3 ans, 3 doigts, avait-on le droit de se retrouver ici avec si peu de doigts d'âge ? — pour m'accueillir ici, depuis des années, au séjour des. Ou bien serait-ce que le fauteuil grandit chaque fois pour toujours mieux m'y accueillir petit, afin qu'il soit acquis que j'y ai toujours trois ans et les larmes de trois ans et l'incompréhension de trois ans et la colère de trois ans. Je m'y blottis un peu — ça gratte, c’est désagréable —, remonte haut mes genoux jusqu’aux yeux pour mieux scruter en douce ceux qui passent ; je ne voudrais pas te rater, te laisser filer en douce, comme ça ; pas deux fois. En t'attendant c'est idiot mais plus fort que moi, m'assaillent les hypothèses de celui que tu étais l'instant avant de partir pour l'innommable ici — je t'y attends, la tristesse entoure un peu, réconforte presque — désespoir, fatigue, psychotropes, abandon, coup de tête, qu'importe, je fais de vaines listes, qu'importe pourvu que ça apporte un peu de justification, une logique dans laquelle me glisser — celle-là même peut-être qu'il faut savoir oublier pour jouer. Mais je ne te sais que gentillesse, douceur, trop de rêve, écoute et encouragements — le jour ou, dix ans d’ici, j'ai remonté la clar (on disait « clar ») tu me souriais déjà « laisse couler, le solo c'est de l'eau, il est là, rien à faire, allez, on fait tourner Saint Thomas » —, thèses sur la métaphysique de la pentatonique dans lesquelles tu te lançais au petit matin — peu après nous serions quelques regards cernés à faire le chemin dans la ville endormie pour prendre le premier RER ; si bien que je n’ai connu de ta ville que ces rues muettes, après le dernier RER qui nous amenait et avant le premier, celui des travailleurs, qui nous portait à nos lits, vous laissant endormis sur les matelas qui occupaient le sol des chambres, le feu mort de la cheminée, les bouteilles vides, les cendriers pleins, les rares restes de ce que Pedro avait cuisiné (hier encore il était aux foureaux ; tristes ils ont trop bu, trop fumé, mais je n'ai pas râlé, je ne voulais pas que tu aies besoin d'intervenir, user de cette science qui se doit de calmer quelque conflit qui soit). Tu vas passer parmis la foulle, devant moi, mais muet je ne pourrais te dire que j'aurais aimé que tu poses ton regard doux sur cet incroyable qui m'occupe en ce moment — il dort, j’entends sa respiration lente de l’autre côté de la cloison —, sois certain que je te l'aurais collé dans les bras, heureux que ses yeux et son sourire suivent les volutes de ce que tu lui aurais raconté du monde. On aurait peut-être fini par lui chanter une grille — tu nous faisais chanter les standards, basse, solos, nous libérer de la contrainte des doigts, de l'anche, Bastien muet, à se tordre la bouche sur la guitare. Je n'ai pas joué ce matin — mais elle était là, dans mon sac à dos, au cas où, comme autrefois, impossible de sortir de la maison sans l’instrument dans le sac —, j’ai eu peur de ne plus savoir (de faillir, m’écrouler), trop longtemps, un vieux klez me serait sorti des doigts — je sais lequel, je l'ai hurlé depuis ce fauteuil il y a des années, pour Hanna qui m’a attribué ce surnom par lequel tu m’as toujours appelé, pendant que Sylvain crachait de larges flammes aux cieux de la Miroiterie —, d'un triste loin d'être nécessaire.
   Me semble qu’enfin je t’aperçois, tu dois avoir les cheveux longs d'il y a dix ans, ton alto en bandoulière, le dernier, le blanc, Marc III — il était là ce matin, devant ta boîte, hors de la sienne, nous l’avons salué —, d’ici tu sembles sourire, tranquille, serein de ton choix. Mais il est temps, je pars.

Tableau : « Concetto spaziale, attese » 1960, Lucio Fontana

Imaginer (imaginer)

Sous l’incitation de Jérôme Denis (de Scriptopolis) et François Bon (de Tiers livre), le premier vendredi du mois est l’occasion d’un Grand Dérangement : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière, comme l’écrit Scriptopolis, d’établir les liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.
Voir ainsi les échanges entre

Pour le Grand Déménagement de décembre, grand plaisir que ce soit Daniel Bourrion qui occupe l’espace ici. Allez parcourir la voix qui court sur Terre, et n’hésitez pas à cliquer sur les « textes tels qu’ils s’écrivent », démarche courageuse (j’aimerais l’avoir eu) de dévoiler le gueuloir, hypnotique comme les vidéos de « timelaps » des peintres qu’on trouve sur youtube. Alors ce jour, je suis chez lui, avec une photo (rien que ça) qu’il a accepté de me proposer.

  Imaginer ce qui dessous dessous la peau trace l'invisible de nous cette sorte de carte d'intime géographie faite de quoi d'images collées de feuillets arrachés de morceaux faits d'on ne sait quoi quoi dire faire penser qui là-dessous juste dessous nous tient assemblés rassemblés nous tient attachés à nous-mêmes sous la menace le vent la pluie le raclement des cailloux sous nos pieds dans la lande pelée par quoi la brosse des vents celle des nuages et nous là-dessus essayant de comprendre ce que nous faisons de nous-même ce que nous sommes des rêves des traces contées par d'autres des vies contées par d'autres des cartes d'obscurs mystères faites et tout cela nous construisant et là-dessus notre bagage de douleur ce qui écrase fait rompre — l'éternité de nous lorsque nous essayons d'imaginer.