janvier 2010

Imaginer (escalier)

Masse-silhouette du gros, de l’obèse, dressé en surplomb de l’escalier vertigineux, au bord du gouffre, campé sur ses deux frêles qui le portent Dieu sait comment mais le portent encore — tout du moins le portent lorsqu’il ne marche pas jamais vu se déplaçant, mais ne pas, encore, des hypothèses de comment il se déplace —, campé donc ou plutôt posé car nulle assurance ou revendication, pas plus que de défi au vide, mais simplement place où il se trouve, où il se doit de se trouver, ou encore nulle autre place où se trouver ; puissance passive du poids, mais équilibre précaire compte tenu de la ridicule taille des pieds par rapport à ce qu’au dessus et du gouffre qui s’ouvre devant. Tellement éminemment au bord de la première marche que ce n’est plus la seconde qui suit, ni le vertige des troisième et quatrième, mais la chute par delà son propre poids, loin, déjà presque produite, comme si l’image actuelle n’était que la rémanence de l’instant précédent l’inévitable. Serait alors seul dans l’immobile suspension de la chute, n’était le monde ignorant qui passe autour, ou faisant mine de, passant autour, les regards des enfants moins discrets, moins curieux.
Chaque fois qu’il mange (à intervalles réguliers, il sort de sa poche pour la porter à sa bouche une rondelle blanche, un centimètre d’épaisseur, cinq de diamètre, comme plastique, du vieux radis noir peut-être, deux bouchées exactement par rondelle, sans doute de taille identique — quoique la seconde est peut-être un peu plus petite que la première, sans que cela ne semble lié à sa faim, ni au désir de cette nourriture sans définition —, croquées, mâchées, avalées, dégluties, un temps de main vide pas bien long mais de durée constante, entre la fin de la précédente et le début de la suivante) il porte l’autre main, celle qui ne contient pas une fois sur deux une moitié de rondelle, jusqu’à son visage, afin d’au mieux se tenir les joues, première commissure (entre pouce et index) aux lèvres, épais pouce d’un côté et quatre doigts comme un seul de l’autre, pour aide à la mastication ou lutte contre la douleur, ou contention de l’orifice qui n’en peut plus de contenir sans cesse cependant que ne dit plus rien (n’en surtout pas déduire que rien à dire), ou honte encore, dire honte, pourquoi pas honte (du comblement ou qu’importe), ne pourrait-il pas avoir honte et désir, alors, de la cacher pour le mieux quoique mal derrière sa main ?, ou encore cacher ce qui semblerait bien sourire, un contentement dont on essaie de ne pas imaginer vulgairement la cause, mais sourire, oui, derrière la lente mastication appliquée. Suspension donc au dessus de la chute et c’est peut-être ce à quoi il sourit, cette déjà survenue, ou le soulagement de l’état qui précède l’inévitable, le visage légèrement tourné aux néons, y cherchant de la vaine chaleur ou de l’inspiration ; yeux clos. Car yeux clos, chaque seconde, clos. Un tremblement aux paupières, comme un effort répété pour ne pas céder à la tentation de les ouvrir — une rondelle, encore, en attendant (quoi ?). Arrivera nécessairement l’instant où plus la moindre rondelle en poche, bougera-t-il alors ? Et dans quelle direction ?
Il bougera.