février 2010

Imaginer (férié)

Il y avait eu une date — on la leur avait apprise, date, circonstances, débats, vains amendements puis la promulgation et le décret —, une charnière qui appartenait à l’histoire, la loi s'y rattachant et son entrée en vigueur partout, simultanément, et donc un avant, que les plus jeunes ne pouvaient imaginer depuis l’après dans lequel ils vivaient. Pourtant l'idée n'avait rien de révolutionnaire lorsqu'elle fut présentée, mais c'est l'engouement qu'elle avait suscité qui était sans précédent, ainsi que les moyens utilisés pour sa promotion, ayant eu le résultat que l’on sait.

Avait donc été décidé que la date de naissance de chacun serait un jour férié, mais la volonté était qu'il ne fut pas simplement chômé, on le voyait plutôt comme un pan supplémentaire, dévoilé et rendu disponible, de la définition de liberté. Pourtant, à l'heure actuelle, et bien que les idées fondatrices soient toujours présentes, aucune autre définition ne pourrait convenir autre que ce que chacun peut vivre une fois l'an, ce qu’il y creuse et ce qu’il partage de ce creux, ne sachant vraiment le définir — n’en ayant sans doute pas vraiment la volonté. Ni. Ni libération du travailleur, ni épanouissement social, ni déracinement des parents de leurs enfants, ni l'inverse pour eux, ni bilan, ni remise en question. Ni. Alors courait tout au long de l'année et parmi la totalité de la population une vague fériée perpétuelle que le basculement du jour transmettait des uns aux autres, n'appartenant et ne faisant référence à personne d'autre qu'aux intéressés du jour dit, et dont la nature précise restait secrète à chacun, s’accumulant en couches successives d'années en années, produisant une variation continue et secrète entre les individus et au sein même de l’accumulation particulière propre à chacun.
Dés le départ il avait été fixé comme règle l'immobilité et l’invariabilité totale du jour : il était ancré à la date précise du jour de la naissance. Exception avait été faite pour les natifs d'années bissextiles qui avaient eu le choix entre les 28 février et 1 mars pour les trois ans sur quatre qui ne comptaient pas leur jour d’anniversaire. Bien qu'ait été offerte dans quelques rares endroits la possibilité pour les natifs de jours déjà fériés de choisir un autre jour que celui de leur naissance, ce ne fut utilisé que par quelques rares réfractaires des premières années, les autres préférant conserver la date réelle, arguant que le jour férié commun, augmenté de cette perle, n'en était que plus précisément le leur, se démarquant de ce qui leur semblait une pseudo unité, fictive, puisque liées à la volonté d’un instant, fixée par d'autres et obligatoirement partagée. Et puis la diversité du monde et les contraintes économiques firent que pour finir seul ce jour férié fut rapidement le dernier vraiment respecté à travers le monde. Revendiqué et apprécié de tous, et utilisé comme faux garant politique de liberté par certains.

On avait aussi essayé par endroit de sacrifier une victoire nationale trop lointaine, ou une fête religieuse, pour que le compte de jours fériés global n'augmente pas mais sans y parvenir vraiment, puisque l’étalement de ce jour-là et sa spécificité le rendait impalpable en tant qu’une globalité et totalement incomparable aux autres jours.

Beaucoup avaient adoptés le signe distinctif porté ce jour là, pas tant pour se démarquer des autres que pour le lien avec les semblables du jour, avant que chacun ne retourne à l'anonymat de ses si nombreuses différences. Pourtant aucun rassemblement ne se produisait, ni vraiment de rencontre, et le signe ne servait donc à rien sinon à une reconnaissance mutuelle ou une raison de sourire, de se sentir exister dans son jour propre, par l’existence muette d’autres le partageant, suffisamment peu nombreux et différents pour qu’ils n’enlèvent rien de la préciosité du jour aux concernés. De même aucune obligation n’avait été donnée concernant ce jour sinon le fait qu’il était chômé — et il était impensable que ce ne soit pas respecté —, mais il avait fini par être évident à tous que nulle contrainte ne pouvait s’exercer ce jour là, alors une volonté d’isolement était devenue la norme, aussi finissaient-ils, tous, par traverser les villes, entrer dans les musées, s’asseoir aux terrasses, dans les parcs, parcourir la campagne, visiter la mer, seul et n’adressant la parole à personne, mais ne vivant pas mal cet isolement, le goûtant plutôt pour le dû qu’il semblait devoir être, ou était devenu du fait de ce comportement. Et si aucune étude n’avait jamais été menée l’idée couramment admise était que derrière l’attitude globalement identique de chacun lors de « leur » jour, les expériences vécues étaient très variées, et atteignant un point d’intime tel qu’impossible a révélé. Chacun se devait donc, chaque année, de traverser cette journée comme il le pouvait, n’en laissant paraître rien, et reprenant le cour de sa vie le lendemain, riche de cette expérience mais n’en pouvant rien dire, cherchant peut-être à deviner, avant d’abandonner vite, ce que les suivant en pourraient dire.

Imaginer (Maison Paluvie, Marcel Michel, extrait)

Pour ce grand déménagement de février, place à Philippe Rahmy et son blog kafka transports. Très heureux d’accueillir ici une écriture exigeante et rugueuse, qui plonge les mains loin dans l’existence de son lecteur. Je suis donc chez lui le temps d’un texte, non pas écrit pour kafka transport, mais déposé là, sachant ce qui s’y joue, aussi (et pas uniquement), alors impossible de ne pas faire écho à son rapport au corps, dans les creux et les bosses, de ceux que mes mains quotidiennes suivent, accompagnent et combattent.

Plus il lui prend des crampes, plus il déblatère, pour se chauffer, il dira ensuite qu’il voyait bien ce qui se passait, comme chaque fois qu’il se dédoublait, à cause des médocs, pas moyen de redresser, il se voyait clair et net avec des plumes aux pattes, parce que toute cette histoire de violence avait commencé par la colombe, quoi de plus normal, par un piaf pigeon de Brooklyn, cet épisode expliquait le reste, les crises mais aussi le courage qu’il avait fallu puiser pour faire face aux salopards, à cette époque Brooklyn pas besoin d’en rajouter, le fils du petit maquereau qui dit « c’est à toi le pigeon », il répond « oui », pour provoquer, même si la peur de l’humiliation physique, alors il répond crânement oui, ce piaf c’est le mien, les yeux vissés, le petit mac comme son père chapeau de cuir, liseré téquila, chemise à col bavette, froc rouge moulant, serre, tourne, crac la tête du pigeon s’envole, il la tire contre le mur, à ce moment précis je lui rentre dedans, l’autre ne s’y attend pas, il pense que la peur de la dérouillée, mais non, je lui rentre dedans, et je gagne. Ce coup-ci, je gagne. La suite est compliquée. Quand ça se gâte, un volatile se pointe au fond du crâne, les plumes, le mouillé, l’odeur flasque, les signes précurseurs, comme maintenant perché sur ma barre, et ça me fait marrer, un poulet, tandis que les flics me balancent le projlo, tu fais pas le con et tout ça, je continue à déblatérer ce que j’ai vu aux infos, comme chaque fois que ça descend, pour garder le contact avec ce qui s’efface, le sentiment d’exister, le sentiment du corps intérieur, la place, le poids des organes, la rondeur de l’esprit qui les voit et qui les pèse, le crépuscule magnifique à cette hauteur, l’eau jaune, tout, quoi. À pleins poumons, avec l’accent espagnol, comme mémorisé, pieds nus sur la balustrade, les orteils plantés.

« Il y a les maladies, beaucoup, le bébé a toussé, il a vomi aussi, avant on vivait pauvres, maintenant ce sont les maladies, les assaillants qu’on ne peut pas soigner, la grippe porcine sur la route fédérale 140 direction La Gloria, les cuves, l’épicentre, le premier malade Eduardo douze ans, il ne sait ni chanter, ni rien de spécial, mais il a guéri, il cumule le porcin, l’aviaire, l’humain, la combinaison, la quatrième qui a permis au virus de percer la couenne du cochon aux abords de l’odeur des cent mille porcs qui sont abattus avant l’âge de six mois, ce gamin n’a pas l’âge de mourir, trop vieux déjà, même s’il n’a aucun talent particulier les occasions ne manquent pas de s’en apercevoir, le foot peut-être, et l’éloquence, cette éloquence qui trouble ses parents, il faut voir à quoi ils sont habitués, cette platitude, il utilise des formules mouvantes, module, va dans les coins, les pleins, les déliés, rien d’exceptionnel, trotte, baragouine, c’est toute la langue qu’on entend, pareil que les insectes, il n’est pas celui qui invente, il y va, les autres existent, lui non, juste noir, luisant, doré, il bifurque, avorte, mais n’hésite pas, le geste sorti chair, partout sur son terrain, enfin ce n’est pas pour ça qu’il s’en est tiré, mais bon, maintenant assis au bord des cuves, cinq ou six millions de porcs dans ces cuves, quarante millions de personnes seraient nécessaires pour produire autant de purin, le peuple se soulève, enfin le peuple c’est trop dire, les habitants, quelques uns, mais l’indifférence, la peur, trop forte, ils ne veulent pas parler devant la caméra qui ne parvient pas à filmer la cuve, même pas la cuve, ni les excréments, elle ne peut enregistrer l’odeur, alors. Il y a des gens qui ont été frappés, intimidations et tout le bazar, plusieurs villages ont participé à la résistance dans l’enceinte des cochons morts, différente de celle des excréments, dit Don Vincente, voilà comment on économise les frais d’un incinérateur, l’ami. La putréfaction s’infiltre, mouches et chien errants, le gouvernement prétend, mais je ne comprends pas comment ils peuvent dire ça. Elles sont scellées, ces cuves, huit mètres par trois, remplies d’innombrables cinq cent cadavres de porcs dans chacune des fosses, tout s’infiltre, la nappe à dix mètres de fond, la fosse à cinq mètres, alors. Nos enfants, d’ailleurs la pourriture et le gouvernement, sur les berges des seringues. Gaz, ammoniaque, frange noire, hormones, antibiotiques, lagons d’oxydation, les résidus solides sont déversés dans les champs, le reste s’infiltre. Autrefois, avant l’implantation, tout était sain, dit le cow-boy, avant. Le ministre dit bien, les prélèvements comme veut l’OMS, cinq cent personnes, les prélèvements, il me semble, je crois. »