avril 2010

Imaginer (une image)

il est une parole, capitale et dérisoire, dissimulée dans le grand visible : la nuit est son mur

Imaginer (une image)

sursaut dans la matière morte : un métal menteur n’assure plus notre équilibre, nous jette debout dans la maigreur du drap, nous avons toutes nos têtes et ce froid, ces cartes qui s’ouvrent dans le noir ces points qui clignotent, l’archipel du sommeil et les îles toutes chargées de nerfs et de plans de bataille, nous avons des passes dans nos voix qui longent les fissures, et quand la nuit a parlé, nous avons des mains comme l’innocence, pleines de mots qui cherchent une simple mère, dans leur langue
quelle image donner de ces bêtes inquiètes, quelle forme : un bleu très lent, troué par les effractions du vide, le souffle qui porte le corps, et puis un pas, un autre pas fermement sur la terre, ce froid encore jeune, sous la feuille de glace, qui s’étire, ou l’eau, et le sel qui la monte aux lèvres ? — que faire des mots que la nuit a parlés, qui n’ont de passage qu’abrupt, oublié, éboulé jusqu’aux portes du corps d’où ils flairent le monde, sans le voir, et qui cherchent une simple mère
quelles bêtes, dans l’image, pour ces mots ces morceaux, ces tombées ces bribes qui inlassablement se refusent aux maîtres-mots de l’écrire : construire, faire tenir ensemble ?
quel écrire, pour ces mots hors de langue, ou absente, perdue ?
quels mots pour ces mots, ces vers aveugles, tétant la peau du sommeil, rampant à la surface du songe, qui ne lient pas, pour en faire offrande au jour, le songe à lui-même dans la chair endormie — mais le brouillent, délient ce qui fait corps, ce qui fait image, séparent le mot de lui-même, de sa couleur, sa fonction et ses titres, l’écalent comme une noix, et elle est vide : tu vois le trou, la mélancolie du langage — et que rien n’est là, et qu’il faut faire chemin inverse, de soi-même partir vers l’objet perdu, celui dont la mort t’habite
quelle image de froid, ces mots, ces bêtes : très haut, la nuit déchirant la moraine, très haut dans la chambre close, le vent, un sifflement aigu, isolé sur les cimes, ou ces points, ces îles, et ces passes entre les glaces que la main cherche, vers l’autre corps replié sur lui-même ? — quelle image pour ces mots, qui t’éloignent du visible ?
mais la nuit les parle, dans ta nuit : ils t’appartiennent — tu es le rassembleur des bêtes inquiètes, tu les guides – il n’y a pas de regard, il n‘y a pas d’image, le froid est en toi, le cœur affolé, la perte de toute force, et dans les tempes la tension mortelle — il faut écrire ce qui nous jette debout dans les pierres, la maigreur du drap, la pauvreté du monde, ce qui n’est dans aucun mot, ce qui a déjà exténué la langue — monter les bêtes comme l’eau, des mains aux lèvres — ces mots défaits, ouverts en leur centre, l’âme de l’objet perdu et son inquiétude, sa plainte
juste la nuit dit : écoute !

Ce mois-ci, dans le cadre des vases du grand déménagement communiquant, soubresauts.net accueil Michèle Dujardin à travers abadôn (ou l’inverse, choisissez). Son écriture appelle qu’on se mette à son pas, comme on l’accompagnerait à la promenade, qu’on l’écoute et la savoure en bouche ; qu’on en prenne le temps. Un rapport à l’écrit que je ne peux pas renier. Bien entendu je suis, ce mois, chez elle.
Tel que c’est maintenant coutume, vous pouvez retrouver tous les déménagements du mois sur paumée, le blog de brigetoun.