bleu

Imaginer (jusqu’)

Mon cher Antoine,

Nuit comme tu en connais peut-être, obscurité profonde du plus loin du vu jusqu’au plus profond des écarquillés, comblés d’une sombre opacité impalpable. Ne restait que ce vent comme jamais jusqu’alors, mordant à pleines rafales tout l’au-delà. Rues, maisons, léchant patiemment les murs et le toit tout autour. Mais plus que simplement autour, plus près, jusqu’aux dernières limites de l’impalpable. La pluie elle même dispersée, seules quelques gouttes parvenaient par semis échevelés sur les vitres et sur le zinc. Ces vibrations en cavalcades auraient dû esquisser une limite mais l’assourdissement grandissant transposait les vitres et zinc à portée de peau. L’obscurité saturée de vent avait réduit à rien ce qui distance habituellement l’enceinte mur de l’enceinte peau. Fenêtre en poitrine, plexus de verre, ventre zinc, mais rien à y dégouliner, nulle rigole à suivre les plis, pourtant la violence de chaque percussion se détachait des murs pour courir jusqu’à moi sans m’atteindre jamais, seul le risque le faisait. Était-ce encore de la pluie ?

Les mugissements étaient tels qu’on les aurait facilement crus tournoyant dans la maison, bousculant les murs, ne s’attaquant étrangement pas à la bulle de chaleur où nous étions encore, couchés comme endormis. Ne dormant pas. Nulle assurance qu’allumant la lumière la maison ne se dévoilerait pas pour défigurée, le monde détruit tout autour. Il aurait fallu se rendormir sur l’incertitude de cette obscurité. Je ne dormais pas. J’étais, dans ce noir absolu illuminé du seul vent, deux écarquillés dont pour finir le doute du bleu. Attendre guetter. L’inévitable. Jusqu’au moment où le toit ne s’envolera pas, où ne plus être en instance de dispersion. Être, n’être, qu’attente, en ce que tout clamait la sécurité, la chaleur, mais c’était soudain augmenter les chances que ça survienne. Quoi que ce soit. L’encourager. Debout pour finir. Tout plus calme que la crainte ne le disait, l’escalier grinçait dans un presque silence quand la plante des pieds n’a pu fuir le froid des marches.

Confirmation, claire dans la nuit, de tous ces jusqu’où tu te dois d’attendre si souvent que ça ne s’écroule ni ne s’envole. Toutes ces immensités qui t’y contraignent et ne sont pourtant qu’une nuit de plus, quelques gouttes, du vent. Tu te lèves, pieds nu sur carrelage. Nécessité d’une attente qui ne peut se faire allongée, passivement rivé sur le noir absolu illuminé de quoi alors ? Était-ce vraiment cette nuit là l’impossible clarté du vent qui me levait ? Quelles sont-elles les certitudes nuit qui te poussent à marcher ? Déambuler disent-ils. Pourtant il est trop peu, trop petit, trop anodin, ce « marcher sans but ». Car c’est bien marcher qu’il faut, et le but est impérieusement là, dans cette marche elle-même. Que le pied heurte le sol, que le talon le dise à la jambe jusqu’au plus haut du possible, la vibration pour combler la nécessité sans adjectif, sans nom, muette et aveugle, mais nécessité donc contre laquelle sur le moment seule la marche semble combat. Résistance au moins. Vibration du tremblant soi contre le tout autre qui approche jusqu’à l’orée du palpable, insaisissable à jamais.

Ce matin le ciel bleu, limpide, et ce n’est qu’en lui, longtemps après la marche, que je trouve la confirmation de la tempête qui l’a lavé du gris des jours précédents. Le bleu reste. Après le vent, la pluie chassée et la lente marche en rond de soi dans l’espace clos seul disponible, bien entendu, pour finir, les bleus restent ; une paupière de nuage, un trait blanc au dessus par endroits, un cillement les laves. Tu souris, je ne sais pas si c’est une victoire, mais tu souris, et marches.

Imaginer (compression)

Rien. Ne suis. N’ai l’air de. De moins en moins. Fait tout pour. Disparition de bras, jambes, thorax par comme trou, lentement noir de plus en plus au sternum. Nouvelle bouche goulue jusqu’à elle même. Rien. Seuls les deux bleus sans doute pour finir. Guettent. En coin, attendre la rupture sans la connaitre. Espoir & crainte de l’instant où le corps — cet autre, celui devant, scène & lumière, exposition absolument obscène, peau au delà du tissus — ne saura plus se dire lui-même. Il passera outre ce qu’il est, ce qu’il croit être. Plus loin que ce que l’esprit lui accorde, que ce qu’il s’attend à voir, à croire. Déjà la forme n’est plus celle du commun. Oublie croissant de ce qu’elle est : un corps. Mais toujours en elle encore quelques bribes, repères de plus en plus isolés, rien à faire là, à côtoyer d’autres repaires. Deltoïde élancé sous voute plantaire, orteil sur joue. La lente lordose ploie comme un monstre s’étire. À rompre. Évidence de la rupture à venir — à moins qu’on soit déjà dans cet au-delà chair, masse, que la cassure se soit produite sans heurts — puisque tout loin en torsion qu’elle aille, elle crie sans cesse sa logique de corps et la volonté qui s’y rattache dans chaque unité anatomique encore perçue.
Et l’impossibilité finalement de maintenir les deux mouvement simultanés.
Il faudrait abandonner. Mais la continuité de la rupture ne cesse, lentement un peu plus loin, les angles vers les extrêmes et l’espace autour ne sachant plus comment occuper sa place, combler les vides nouvellement créés et porter par ailleurs cette mobilité lente vers un infini bosselé. Il y aura un sourire de ce qui ne peut être que bouche, pour chasser l’effort loin et séduire l’idée de facilité qui s’était échappée. D’ici les deux bleus se raccrochent à ce qui encore dépasse — ces doigts croisés par exemple ; ce visage malgré tout inchangé.
C’est encore une impression de torsion, mais dans l’inspiration, elle, qui déplie le tout pour rendre à chaque partie sa place originelle oubliée l’instant d’avant. De part et d’autre du gouffre de la scène un même frisson rétabli l’unité en gravissant lentement la colonne jusqu’au picotement des cheveux et un battement de paupière pour clore l’image ; l’oublier ou l’inscrire.

Imaginer (accronyme même pas récursif)

« Je déclare… bla… code de déontologie… Paris, le »
CPAM (« cépam » disent-ils)
URSSAF (mon amis)
Ministère chargé de la santé (Ministère chargé du trou ? Trop vulgaire)
CARPIMKO (« si affilier dans un délai d’un mois après début d’acticité » (sic.))
CPS (difficile celui-ci, cousine de celle d’en dessous)
CV (non, pas celui-là, c’est « une »)
DDASS (se laver les mains, consciencieusement)
RIB (comme un claquement mat, une balle)
MKDE (MKDÉ, en fait)
ADELI (je ne sais pas, mais joli, musical, on l’imagine, courant, rire aux lèvres)
« Lu et approuvé » (sinon, pourquoi lire ?)

Imaginer (il dansait)

J’ai oublié de dire qu’il dansait.
Voilà. Debout, devant une vitre que la nuit au dehors lui rendait miroir, il dansait. Se fixait lui-même, sourire aux lèvres, balancement des hanches, les mains l’une contre l’autre pour un son mat, sa voix dont les accents graves fuyants me surprennent encore parfois — les silences, ces dernières années, n’ont pas dû lui laisser l’accomplissement de ce basculement de l’âge — accompagnait le tout en chantant joyeusement les paroles ; connues, ressassées depuis si longtemps en silence, dans un balancement ou un cri.
Je le regardais depuis un canapé perdu, figé dans mon incapacité totale à me trémousser sur quelques musique que ce soit — préfèrerais être là, nu, à raconter ma vie, ce ne serait pas moi, il n’y aurait pas ce silence du corps dans l’espace, qui dénude l’âme. Il a alors cette force là, d’être, alors que ce pourrait sembler être le plus difficile qui soit pour lui. Non, aujourd’hui, et demain encore, il est comblé de cette victoire, et dans l’instant, il danse. Il y a ceux-là autour, jamais totalement loin, mais suffisamment pour qu’il s’abandonne à ce plaisir là. Distance, impossible à dire et à mesurer.
Il danse cette journée, le plaisir de nous y retrouver tous. Les liens vite renoués.

Ces moments peut-être, aussi, pendant lesquels ses deux bleus n’étaient pas moins accrochés aux miens que nos mains l’une pour l’autre. Deux arches qui j’espère le portent autant lui qu’elles me portent moi.

Imaginer (balladodifusion)

N’ayant nul où comme d’habitude se poser : lignes ou pages jusqu’à mots et lettres, et blancs et vides — espaces, féminines, entre eux tous, jeux du typographe où chercher la langue — les deux, bleus, errent dans le wagon.
Derrière eux une pensée se déroule : ils l’entendent comme la liraient bien que ne la voient. Alors se figent. Ne se posent pas puisqu’il n’y a rien à, mais, immobiles, cherchent dans l’espace l’assise de la parole entendue. Celui qui parle n’est pas là, pas plus presque que la source sonore puisque elle s’amenuise avec le temps, disparaît à la poche comme aux oreilles. Devant la fixité de ses yeux, le visage de même : bouche noué sur une expression étrangement neutre, comme se refusant à elle-même, peau inerte, paupières oubliées sur les deux, de plus en plus secs.
Ce n’est pas une image de la rêverie que les autres paires voient sur ce visage, mais ce qu’ils observeraient s’ils étaient à la place des mots, lorsque les yeux les lisent.
Nécessité régulière pour les deux bleus d’abandonner pour un autre identique ce vide scruté avec paresse sans que rien vu, mais dans lequel les autres voyageurs se sentent lentement décryptés. Tel des mots finissant par clamer le malaise ressenti à être transpercés sans cesse, les attitudes des regardés disent l’obscène de ne les pas voir alors que les regardant.
Vient pour finir l’idée de laisser les paupières les couvrir tous. Le noir offrant plus d’assise que tout ce que vu alors. Et supporter l’idée de devenir, soi, le scruté des autres, seul, debout en la foule, le wagon, nu en sa couverture, mal caché derrière sa quatrième.
Rouvrant les deux bleus.

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