debout

Imaginer (printemps)

Il parle au mur et aux murs. Pendant des heures debout où qu'il soit il marmonne aux murs, ou susurre, ou questionne. D'autres fois encore de tremblantes logorrhée, incompréhensibles ; aux murs. Rien de tout ce qu'il dit n'a jamais pu être discerné par quiconque des innombrables à l'entendre. Lui ne cesse. Et d'autant ne cesse que nul non plus ne lui a dit n'y rien comprendre — nul qui lui dise quoi que ce soit, n'y rien comprendre ou autre : il parle aux seuls murs, comme étant seul avec les seuls murs, ignorant la foule qui les croise, les suit et les entend. S'il a volonté de parler aux autres et d'en être compris, peu de chance qu'il ai désir qu'on lui réponde ; et moins de chances encore que cela arrive. Pourtant la curiosité rôde sans cesse autour de sa voix, et le désir de comprendre avec elle : la folie — ce que pris pour — attire de loin mais repousse sitôt qu'on s'en approche, créant un espace vide autour d'elle où la parole se meurt un peu, perd de sa force et de sa conviction, diminuant d'autant ses chances d'être comprise. Il ne se retourne pas, reste au mur, sans identité sinon cette position par laquelle tous finissent par le connaître : visage tendu vers la verticalité d'invectives et de confidences ; comme légère chute avant à presque toucher son interlocuteur indifférent — mais jamais ni touche ni ne tombe ; dos un rien strict ou plutôt hérissé, défensif, puisque c'est lui l'exposé, lui qui le présente au monde, paradigme de celui-ci, celui qui parle aux murs. N'était ce qu'il dit et que nul ne comprend il n'est rien d'autre que ces dos : dos des jambes, dos de la tête, et dos du dos. Il oscillent parfois mais ce n'est en rien un élan : il ne quitte jamais sa position ou plutôt ne semble pas le faire, et c'est bien à l'instant tout ce qui compte — qui pour l'avoir vu, tant arriver que partir ? —, il ne se retourne pas, ne psalmodie pas, simplement oscille parce qu'encore debout, parce qu'il y a ce foutu équilibre à tenir encore, ces pieds si souvent petits alors que tant à porter, tant douloureux, peut-être est-ce là ce qu'il dit, ou encore dit-il ces heures face aux murs et au mur, à dire ce que nul…, oscille parce que pas encore allongé, pas encore — alors qu'il pourrait s’allonger au mur, se blottir contre. Et lui dire encore malgré la position alors, si proche du silence. Enfin, pour clore la silhouette, la voix, projetée suffisamment peu fort pour qu'elle rebondisse incompréhensible aux oreilles qui passent.
Question de ce qu'il sait du monde, et des oreilles du monde qui filent sans discontinuer dans son dos si bien que le flux des passants se heurte sans cesse au mur de la voix, après qu’elle a rebondie contre le mur, le traverse. Il n'en semble rien savoir, l'ignorant, ou le sachant mais les ignorant, eux, ayant à un moment donné décidé une bonne fois pour toute de les ignorer, à jamais. Et s'y tenant depuis. Ainsi parle au mur et aux murs, debout où qu’il soit, cependant que dans son dos passent les autres, innombrables oreilles, nul ne s'arrête jamais, mais marquent le pas, tournent la tête souvent, regardent puisque voir est si souvent une illusion du comprendre alors qu'il faudrait écouter ; d'autres l'ignorent, font mine de ; ou encore s'appesantissent, regards courroucés sur nuque, haineux, marchant pourtant, ralentissent mais ne s'arrêtent, jamais ne s'arrêtent, pas assez de curiosité, ou de colère ; ou attendris encore, comme amusés — ne s’arrêtent — ; défiants pour certains qui l'approchent plus, rognent un rien sans vraiment rompre l'espace. Il ignore. Les ignore ou décida un jour de.
Ou peut-être chante-t-il ? de ce qu'entendu ce pourrait aussi être un chant. Cela changerait-il quoi que ce soit qu'il chante ? Et, chantant, faudrait-il qu'il fasse un effort pour le leur faire entendre ? Et que, comprenant qu'il chante, ils aient désir de savoir quoi ; avec l'idée qu'un chant se partage mieux — si c'est bien partager qu'il désir ; mais pourquoi parler, ou chanter, ici, si ce n'est pour partage ? mais pourquoi le faire face au mur et aux murs si c'est pour partage ? De la timidité sans doute. Ou qu'importe d'autre. Qu'a-t-il à dire pour devoir le faire à tous mais ne le pouvoir faire de face ? Mettons qu'il chante pour certains, et tous autres dits pour les autres. Seuls les murs pour connaître la proportion de ceux qui le croient chantant et de ceux qui le croisent disant. Et puisque c'est à eux qu'il s'adresse en premier lieu, seuls les murs pour savoir ce qu'il dit. Vraiment savoir ce qu'il dit ; nul intérêt du comment il le dit.
Qui qu'ils soient, quoi qu'ils désirent entendre, entendent, ou croient entendre, du fond de leur curiosité muette, ils passent, répétition de foule sans cesse dissemblable et pourtant une idée unique enfle dans leurs têtes jusqu'à en occulter toute pensée : il va se cogner la tête ; à force d'imperceptibles balancements lancer son front follement contre le mur. Déjà sue la peau qui éclate sous la violence du choc, pas la moindre éraflure autre que la balafre, pas encore d'hématome, mais le simple épiderme profondément fendu sous la puissance du choc et puis, rapidement après, une bosse énorme et la déchirure en son centre, lèvres retroussées et bouche vide, obscène un temps avant que s'en écoule un sang tournant noir, ininterrompu mais désespérément lent, comme une logorrhée visqueuse, à l'écoulement trop pesant pour être confondu avec tout autre écoulement, flux collant, séchant sur peau en y laissant traces, limon suivant les plis et sillons du visage imaginé vieux, nécessairement buriné (et sale, qui de propre parlerait aux murs ?) ; invisible sang (seuls les murs) qui cheminerait au menton, où s'étirerait jusqu'à goutte, tombant au sol pour y être la première preuve ; goutte puis gouttes d'incarnation du choc entre celui qui et ceux à qui il. Parle et parle. Nul avant ce sang au sol pour s’arrêter afin d'écouter mieux. Nul avant ce sang au sol pour chercher une preuve rouge sur le mur. Et nul sans doute pour l'éventuel après. Pour les gouttes sombres entre les pieds. Ou foule, qui sait ? foule tendue guettant ce que dit une fois le premier sang.
Ou pas même de sang mais le seul choc sourd que nul ne verra. Une trace infime au mur témoignera de la blessure cependant que la psalmodie aura déjà reprise ; et tous douteront qu'elle ai cessé lors du choc ; simplement celui-ci l'aura couverte un instant bref que le mur aura prolongé d'une longue résonance. Ou plus vraisemblablement, tous douterons qu'il y ai eu choc, et ne croiront que ce chant qu'ils ne comprennent pas. L'idée est tellement là, présente à tous, qu'on en voit certains à l'échine hérissée en le croisant et d'autres qui sursautent soudain persuadés d'avoir entendu la percussion se produire, ou plutôt cette résonance dans l'épine des murs, courant jusqu'aux oreilles de chacun. Ceux-là ne se retournent pas pour vérifier au mur ou dans une flaque au sol l’existence de la plaie au front : ils sont passés, et une fois passé, l'oubli déjà travaille, ils ne se retourneront pas plus que lui ne le fait en leur présence. Plus qu'une idée c'est une peur qui les parcours surtout, une peur muette, pas même avouable au mur et aux murs.
Ou pire : il va hurler. Il arrive que, foule, densité de la foule, proximité de la foule à elle-même, une crainte plus grande que le sang naisse aux esprits : il va hurler ; dans l'espace comblé à l'instant par le nombre, sans fuite aucune, le volume de sa voix soudain va permettre qu'on l'entende. Et le comprenne. Permettre même que l'on entende que lui. Au delà de toute parole de la foule, de toute pensée ; l'entendre lui soudain.
Ou pire encore, qu’il n’hurle pas, mais parle, distinctement comme eux, étant d'eux comme n'ayant jamais cessé de l'être, ou un infime plus fort qu'eux, une voix qui pourraient parvenir à tous, et c'est cette idée qui surgit : voix connue non criée mais suffisamment forte pour que tous l’entendent, et ne puisse pas ne pas l'entendre, ni ce qu'elle dit. Malgré cette idée et la libération que ce pourrait être de comprendre enfin, personne ne la désire, elle est avant tout une crainte qui gronde tant aux échines que nul ne l'explore. C'est qu'ils savent, chacun, ce qu'elle leur dirait à chacun. Alors ils longent les murs sans oser un regard, car ils savent aussi : cette voix jusqu'à eux, comprise soudain, s'ils étaient les seuls à l'entendre, à qui répondraient-ils parmi les innombrables, sinon au mur et aux murs ?

Imaginer (il dansait)

J’ai oublié de dire qu’il dansait.
Voilà. Debout, devant une vitre que la nuit au dehors lui rendait miroir, il dansait. Se fixait lui-même, sourire aux lèvres, balancement des hanches, les mains l’une contre l’autre pour un son mat, sa voix dont les accents graves fuyants me surprennent encore parfois — les silences, ces dernières années, n’ont pas dû lui laisser l’accomplissement de ce basculement de l’âge — accompagnait le tout en chantant joyeusement les paroles ; connues, ressassées depuis si longtemps en silence, dans un balancement ou un cri.
Je le regardais depuis un canapé perdu, figé dans mon incapacité totale à me trémousser sur quelques musique que ce soit — préfèrerais être là, nu, à raconter ma vie, ce ne serait pas moi, il n’y aurait pas ce silence du corps dans l’espace, qui dénude l’âme. Il a alors cette force là, d’être, alors que ce pourrait sembler être le plus difficile qui soit pour lui. Non, aujourd’hui, et demain encore, il est comblé de cette victoire, et dans l’instant, il danse. Il y a ceux-là autour, jamais totalement loin, mais suffisamment pour qu’il s’abandonne à ce plaisir là. Distance, impossible à dire et à mesurer.
Il danse cette journée, le plaisir de nous y retrouver tous. Les liens vite renoués.

Ces moments peut-être, aussi, pendant lesquels ses deux bleus n’étaient pas moins accrochés aux miens que nos mains l’une pour l’autre. Deux arches qui j’espère le portent autant lui qu’elles me portent moi.

Imaginer (aussi, peut-être)

C’est crier, aussi, peut-être, que d’être debout ;
pleurer, aussi, peut-être, que les yeux perdus, où sourires parfois ;
aux éclats, aussi, peut-être, que de se précipiter vers ce qui ne nous est rien, devant ;
s’arrêter, et demi-tour, et revenir ;
dire-hurler, aussi, peut-être, que la fourchette trop vite, et les doigts à la rescousse ;
Être ;
Totalité de soi, ainsi, peut-être.
Chanter, aussi, peut-être, et battre des mains, qu’en chien de fusil sur le canapé ;
ne pas bouger ;
mais qui sais ce qui tourne, aussi, peut-être, à l’intérieur ?
Où tout autre ;
aussi, peut-être ;
ou le même, mais comme un autre aussi, peut-être ;
peut-être les mêmes yeux, même sourire, mêmes mains — et le doigt qui dit — même grand corps et cheveux tant disciplinés qu’indisciplinable.
Ce pourrait-être et c’est, aussi, peut-être, ce que ce fut, ce que sera.
Ou peut-être, aussi ;
Tout autre encore.

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