main

Imaginer (Test)

Il y a cette absence dans le ventre, qui gonfle — le ventre n'en sait rien, il subit, découvre, la tête lui a mentie si souvent, ne lui parle de toute façon presque plus.
C'est pourtant simple : à mesure que le temps passe — dis-le : que l'heure approche, Zénon et sa tortue n’y peuvent rien — c'est la trouille d'enfant qui vient. Rien au réveil — l'avoir guettée pourtant, mais non, sérénité et lucidité presque totale : il y a ce rien aujourd'hui, auquel le monde ne peut rien ; et qui va arriver. Pourtant, à présent, la peur arrive, pousse, monte, comme ces films accélérés qui présentent la progression inexorable d'une rouille végétale à l'assaut d'un bâtiment — des murs, fissures et lézardes, fenêtres portes, escaliers, lente pourriture à l’assaut de l’Homme (ta maison de brique, Homme, celle que la peur ne souffle pas, Homme, où tu te caches avec les tiens pour ne pas voir la peur, Homme, celle qui a soufflé la maison des autres).
Peur ? il en est pourtant qui subissent des opérations, des guerres, des privations, il y en a qui mettent des enfants au monde, qui tombent de trop haut, qui jouent devant une foule immense, qui mettent un point final. Peur ? Ils font, survivent, prennent contre leur sein, achèvent par le point. Continuent.
Traversée des boulevards au milieu des voitures hurlantes, regard tourné vers la peur, derrière les yeux eux-même — la peur occupe de plus en plus, on lui abandonne des fonctions, des vigilances, elle est maîtresse de la chamade, des suffocations, des tremblés, embrasse les viscères hérissé, dresse, effondre, berce.
S'occuper, se regarder chercher à s'occuper, à trouver une posture à l'esprit, dans laquelle il pourrait se présenter à nouveau, tel qu'il croit se présenter habituellement — saisir cette question, comme toute autre ; elle ne fonctionne pas non plus que toutes autres qui s'accumulent. Et c’est la peur encore, cette accumulation, qui alourdie.
Je le sais : ma main va trembler. Et je n'y pourrai rien.

Imaginer (harmoniques)

Photo de Brice F

Je remontais le parc à la recherche d’un endroit où le soleil parviendrait suffisamment lorsque je me suis approchée de votre banc, celui que vous occupez si souvent et sur l'assise duquel la silhouette qu'on devinait de loin ne pouvait appartenir à quiconque d’autre qu'à vous. C’était vous. Je me suis assise à vos côtés, comme je le fais souvent ; à vos côtés comme aux côtés d’autres, sans qu’il soit nécessaire qu’ils soient assis sur ce banc, ou qu’ils me soient inconnus au degré où vous l’êtes.

Vous ne fumiez pas un de vos habituels petits cigares mais la courbure de vos doigts et le ballant de votre poignet en laissait supposer un avec une telle évidence que je n'aurais pu nier avec assurance la présence placide de l’épaisse fumée à laquelle je ne me suis jamais habituée et qui éclipsait tous les infimes parfums du parc en nous enfermant dans son périmètre d’âpreté ; aussi m'attendais-je à chaque instant à ce que vous en saisissiez un, avec la précision de l'habitude mais sans précipitation, ni qu'on sente le désir que vous en aviez — peut-être n'en aviez vous plus mais agissiez-vous sous les sursauts du souvenir et de la compagnie si fidèle de la fumée, celle du geste aussi, ou de l'ombre nicotinique qui salissait vos doigts, s’ajoutant aux déformations dues au travail. Une fois le cylindre brun sorti de son étui, vous l'allumeriez ; je ne sais plus, — ni ne le savais alors — à quelle source vous l'allumeriez, mais c'est sans doute que je ne savais concevoir ces cigares qu'allumés, et déjà fumants entre vos doigts, ajoutant de l’existant à la forme de votre main, ou au plissé de vos yeux que j’attribuais à la fumée, mais qui était en fait tant de vous, ce perpétuel cadre à vos yeux qui concentrait votre regard, qu'il était en fait, me disais-je ce jour-là sans fumée, à l'image de vos mains et de ce qu’elles tenaient sans cesse, une totalité de vous, de ce que vous représentez et me disiez à force de rencontre dans ce parc.

Vos lèvres ne bougeaient pas et l'on entendait rien mais il me semblait que vous marmonniez un peu pendant que se croisaient les silences coutumiers du parc autour de nous. J'ai souri me disant que je vous considérais facilement comme fou, au moins autant que je peux me considérer l’être. Mais vous n'êtes pas fou, malgré la fanfaronnade que vous ne renieriez pas à vous définir comme tel, vous ne l'êtes pas ; je ne veux pas être assise à côté d'un fou, muette folle assise en compagnie d'un fou muet. Si je disais fou c’était pour dire votre corps aussi immobile que vos lèvres et l’impossibilité d’expliquer comment vous vous harmonisiez malgré tout à la mobilité du monde autour de nous. J’ai caressé l’idée de la vieillesse qui fleurissait à votre visage et à vos mains comme explication, mais l’âge me paraissait trop simple et vous concernant je désirais un lien au réel depuis l’intime, forgé d'infimes puissances cachées, une connaissance innée et secrète, ou qu'importe d'un peu surnaturel pour contenter mon trouble. Il n'en était sans doute rien et seul le fossé bien plus vaste que l’âge qui s’étirait entre nous pouvait expliquer que je n’y comprenne rien. Et vous regarde encore.

Vous n'aviez donc pas de cigare alors que nous étions assis au soleil, et votre main et vos yeux ne le savaient pas, de même que votre bouche ne savait pas qu'elle ne marmonnait rien : j'en avais conclu que c'était les harmoniques de ces erreurs concentriques qui me faisaient vous entendre me parler ou, pour être juste, marmonner, et pas à moi, mais plutôt à la poussière du chemin, ou aux chemins tracés dans la poussière du chemin, jusqu’aux infimes qui s’y débattraient à s’élever du sol. Mais je ne pouvais pas savoir ce que, à qui, de quoi : je ne suivais pas votre regard, ne voyais pas les nuages de poussière dans la lumière, ne savait pas d’infimes têtes bêches, haletant et transpirant dans la chaleur grise, je ne savais que ce que je pouvais parvenir à entendre de ce que vous ne marmonniez. Et tournée que j’étais, fixée à vos rides figées, guettant lèvres, naso-géniens, arête, bleus qui la surplombaient, un frémissement, je ne savais que vous entendre ne rien dire et me parler pourtant pendant que le cigare ne se consumait à vos doigts et que vos yeux ne se plissaient pour échapper à sa fumée grise. Je vous fixais autant qu’il est possible de fixer, mais vous ne me voyiez pas, sembliez ne jamais rien voir, jamais ne fixiez rien vraiment ou tellement intensément que ce me semblait être d’un autre ordre que de celui de la vision. C’est faux et j’imagine que vous regardiez et voyez une multitude dont je n’était, mais jamais de face, je veux dire jamais les épaules, le tronc et le regard dans la même direction, de front — pas en ma présence —, et la seule fois où je vous ai vu le faire c’était pour mieux baisser la tête l’instant d’après, que vos seuls nez et front s’offrent, faisant oublier le fugace d’avant, cependant que votre regard était reparti à je ne sais qui, ou quoi, la fumée, le cigare, les sillons, les infimes. Rien n’empêchait pourtant que cette attitude m’évoque une calme assurance, ou détermination, qui ne me rejetait pas comme on aurait pu le croire mais m’avait justement attiré là, à vos côtés, au soleil. Ou vous ne me marmonniez.

Il faudra donc dire que je ne vous entendais pas, que vous ne disiez rien, que votre main n’était pas vide ou encore que vos yeux subissaient la fumée. Je ne devais pas être assise à côté de vous, vos rides guidaient l’examen du monde que vous faisiez, debout, au bout de votre jetée, comme j’étais, moi, assise au bord d’un monde défait, reprenant souffle en espérant l’asphyxie prochaine.

Imaginer (À coude)

Tête à main. Jusqu’à coude pesant, lourd soudain sur la table. Et de là le retour. Ou comme. La remontée de la table jusqu’à l’épaule. Humérus planté. Ici, mécanique compliquée d’arches et de piliers, de voûtes aux clavicula complexes. Sternum, acromion, scapula, ça passe, invisiblement. Le temps de le dire c’est maintenant en toute la chaîne puisque le système est stable, que cela tient. Équilibre — dans le polygone de sustentation se projette, à la verticale, le barycentre du système.
Continuer :
Côtes, les plus hautes au moins, pour atteindre la colonne et de là marches à marches, en haut encore, cervicales tenues par les haubans tendus jusqu’à l’occiput. Quelles proportions pour quelles apophyses, quelle transverse ? Ça passe, se glisse. Étage par étage les système trouve un état stable en attendant le suivant. Axis, atlas ; le crâne enfin. Ici c’est soudé de longtemps, la croissance à décidée de figer à jamais. Seule la mandibule s’agite encore parfois, mais pour l’heure elle est fixe, en ce repos paradoxal qui nécessite le travail des muscles. L’ensemble forme grossièrement une boule posée, endormie dans la paume pour la joue, peau à peau, tant qu’unique peut-être. Tête-main, jusqu’au coude. Pesant.
Un soupir ? Ça bouge, gonfle, ébranle.
Recommencer.

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