mains

Imaginer (escalier)

Masse-silhouette du gros, de l’obèse, dressé en surplomb de l’escalier vertigineux, au bord du gouffre, campé sur ses deux frêles qui le portent Dieu sait comment mais le portent encore — tout du moins le portent lorsqu’il ne marche pas jamais vu se déplaçant, mais ne pas, encore, des hypothèses de comment il se déplace —, campé donc ou plutôt posé car nulle assurance ou revendication, pas plus que de défi au vide, mais simplement place où il se trouve, où il se doit de se trouver, ou encore nulle autre place où se trouver ; puissance passive du poids, mais équilibre précaire compte tenu de la ridicule taille des pieds par rapport à ce qu’au dessus et du gouffre qui s’ouvre devant. Tellement éminemment au bord de la première marche que ce n’est plus la seconde qui suit, ni le vertige des troisième et quatrième, mais la chute par delà son propre poids, loin, déjà presque produite, comme si l’image actuelle n’était que la rémanence de l’instant précédent l’inévitable. Serait alors seul dans l’immobile suspension de la chute, n’était le monde ignorant qui passe autour, ou faisant mine de, passant autour, les regards des enfants moins discrets, moins curieux.
Chaque fois qu’il mange (à intervalles réguliers, il sort de sa poche pour la porter à sa bouche une rondelle blanche, un centimètre d’épaisseur, cinq de diamètre, comme plastique, du vieux radis noir peut-être, deux bouchées exactement par rondelle, sans doute de taille identique — quoique la seconde est peut-être un peu plus petite que la première, sans que cela ne semble lié à sa faim, ni au désir de cette nourriture sans définition —, croquées, mâchées, avalées, dégluties, un temps de main vide pas bien long mais de durée constante, entre la fin de la précédente et le début de la suivante) il porte l’autre main, celle qui ne contient pas une fois sur deux une moitié de rondelle, jusqu’à son visage, afin d’au mieux se tenir les joues, première commissure (entre pouce et index) aux lèvres, épais pouce d’un côté et quatre doigts comme un seul de l’autre, pour aide à la mastication ou lutte contre la douleur, ou contention de l’orifice qui n’en peut plus de contenir sans cesse cependant que ne dit plus rien (n’en surtout pas déduire que rien à dire), ou honte encore, dire honte, pourquoi pas honte (du comblement ou qu’importe), ne pourrait-il pas avoir honte et désir, alors, de la cacher pour le mieux quoique mal derrière sa main ?, ou encore cacher ce qui semblerait bien sourire, un contentement dont on essaie de ne pas imaginer vulgairement la cause, mais sourire, oui, derrière la lente mastication appliquée. Suspension donc au dessus de la chute et c’est peut-être ce à quoi il sourit, cette déjà survenue, ou le soulagement de l’état qui précède l’inévitable, le visage légèrement tourné aux néons, y cherchant de la vaine chaleur ou de l’inspiration ; yeux clos. Car yeux clos, chaque seconde, clos. Un tremblement aux paupières, comme un effort répété pour ne pas céder à la tentation de les ouvrir — une rondelle, encore, en attendant (quoi ?). Arrivera nécessairement l’instant où plus la moindre rondelle en poche, bougera-t-il alors ? Et dans quelle direction ?
Il bougera.

Imaginer (cerf-volant)

Assise finalement cependant que debout depuis le matin. Depuis le matin tôt, debout de places en places, au rythme quotidien des jours d’hier. Ayant finalement cédée à cette soudaine nécessité de l’assis, tandis que passant devant cette place où s’assoir sans que jamais ne s’y soit jamais auparavant. Et jamais tant eu l’idée que la nécessité de le faire bien qu’y passant souvent ; au point que n’ayant jamais vraiment vu cette place pour assis ou une des autres, pour assis aussi, parfois non présents malgré leurs ombres encore longtemps gravées. La leur ou celles ce ceux à venir. Assise donc à l’une des places qu’elle ignore au long du jour, que d’autres y soient ou pas, cependant qu’elle, de places en places, rythme des jours d’hier.

Non pas assise à cause du tremblement survenu depuis qu’a cessé le pas. Ça su. Le tremblement non-cause. Pas même un pressentiment de tremblement, une anté-idée. Car jamais n’en a connue de cette sorte, lent et profond, comme issu d’un autre qu’elle qui l’aurait prise dans ses bras jusqu’à lui communiquer ces sursauts trop réguliers. Est-il pressentiment possible d’un inconnu ? Une crainte d’un non advenu qui n’aurait d’autre expression que la nécessité soudaine de l’assis ? Non su. Ne tremblerait alors pas mais serait tremblée, lentement tremblée comme bercée. Nul froid non plus qui l’y pousse — elle a même plutôt chaud, assise sous le poids des couches accumulés qui l’assaillent. Elle n’en tremble pas moins, sans qu’aucune partie de son corps n’en porte la moindre trace, le moindre frisson sous la chair.

À regarder ses mains un fil en partirait, haut, souvenir d’un cerf-volant qui, grondant si loin qu’un rien finalement vu au vent, raisonnait dans son fil son combat perdu, jusqu’à la rupture qui la laissa seule, le souvenir entre les mains du soudain creux qui l’envahi alors.

Imaginer (il dansait)

J’ai oublié de dire qu’il dansait.
Voilà. Debout, devant une vitre que la nuit au dehors lui rendait miroir, il dansait. Se fixait lui-même, sourire aux lèvres, balancement des hanches, les mains l’une contre l’autre pour un son mat, sa voix dont les accents graves fuyants me surprennent encore parfois — les silences, ces dernières années, n’ont pas dû lui laisser l’accomplissement de ce basculement de l’âge — accompagnait le tout en chantant joyeusement les paroles ; connues, ressassées depuis si longtemps en silence, dans un balancement ou un cri.
Je le regardais depuis un canapé perdu, figé dans mon incapacité totale à me trémousser sur quelques musique que ce soit — préfèrerais être là, nu, à raconter ma vie, ce ne serait pas moi, il n’y aurait pas ce silence du corps dans l’espace, qui dénude l’âme. Il a alors cette force là, d’être, alors que ce pourrait sembler être le plus difficile qui soit pour lui. Non, aujourd’hui, et demain encore, il est comblé de cette victoire, et dans l’instant, il danse. Il y a ceux-là autour, jamais totalement loin, mais suffisamment pour qu’il s’abandonne à ce plaisir là. Distance, impossible à dire et à mesurer.
Il danse cette journée, le plaisir de nous y retrouver tous. Les liens vite renoués.

Ces moments peut-être, aussi, pendant lesquels ses deux bleus n’étaient pas moins accrochés aux miens que nos mains l’une pour l’autre. Deux arches qui j’espère le portent autant lui qu’elles me portent moi.

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