seul

Imaginer (fin)

Tu te dis qu’il faudrait arrêter là. Ici comme maintenant.
Je te vois. D’ici te vois, distinctement alors que tu ne peux le faire me concernant, ne le semble pas, et tu te dis qu’il faudrait arrêter là.
Plus que t’entends, je te vois te le dire ; suis tellement proche que c’est par la vue que je te sais, lentement, te l’avouer. Désespérément. Les mots affleurent à tes lèvres qui n’y croient pas, cependant que tu sens ce que tu devrais dire s’écouler irrémédiablement. Ou bien te le dis-tu au point que tes lèvres le miment, et que notre proximité permet que je les vois jusqu’à les entendre.
S’esquisse en plus sur ton visage une mélancolique pointe de cette conclusion enfin formulée, presque formulée, quoi qu’il en soit clairement présente sur ton visage, à travers ce qu’il dit : ce plis au front et le regard à ne plus rien voir ; surtout pas moi.
Si je ne sais si tu peux me voir, ni pourquoi tu ne le pourrais plus, à mesure que se dessine de plus en plus distinctement ce qui t’apparaît et que tu te dis, se fait la certitude que le pouvant, tu ne le voudrais pas et me laisserait tel qu’alors, non vu, a-visible.
Car c’est en un réel abandon que tu te trouves plongé, un de ceux qui pèse, puisque que c’est reconnaitre, avouer (s’avouer et se reconnaitre), face à soi — d’où je te vois, d’où tu ne devrais pas pouvoir m’ignorer —, la nécessité du renoncement.
Évidence qu’il n’est rien d’autre que la solitude que l’on puisse convoquer en cet instant. Celle-là même — une proche — que tu croyais devoir rechercher, sans pour autant qu’elle n’aboutisse non plus puisque nous sommes là, l’un en face de l’autre, seuls certes, mais pour constater cette conclusion qui t’étreint.
Peut-être n’est-ce que moi qui te le dis, qu’à force de te regarder me fixant sans me voir, j’ai fini par te le dire, sournoisement te le murmurer au seuil de la conscience, dans le flou qui y règne, en écho à ce que j’y trouve. Ou en étant la cause même. Si tel était le cas, ne me regardant pas, tu ne dirais rien. Mais tu me regardes, de plus en plus intensément le fait, sans que rien n’indique que tu me vois, encore moins me reconnaisses, et rien ne m’est plus évident que cet aveux que tu me fais, le disant ou pas.
Je le vois, qu’importe que nul autre ne puisse le soupçonner, je le vois, l’entend, le sais, ne peut m’en empêcher. Un quelconque autre aurait pu être à ma place que tu n’aurais rien su de ce que tu dis alors. Mais il a fallu que ce soit moi, et je n’ai pu l’ignorer. Mais qui d’autre aurait pu être là, au fond de cet instant, en face de toi, sinon moi ?

Imaginer (scène)

Wolfgang Amadeus Mozart – Ach, ich fül’s (La Flûte enchantée)
Sandrine Piau (soprano)

Un parmi d’autres, foule rassemblée là. Un, sans que finalement vu autre que soi et ce qu’en face, loin devant en contre-bas : vaste scène vide et celle qu’elle porte — bien que pas suffisamment vaste et vide pour qu’elle ne soit pas oubliée au profit de la minuscule. Rien su de ce qui doit alors frémir dans l’immensité droit devant, autour et aux pieds ; corbeille baignoires orchestre. Elle doit pourtant vibrer, quelques incongruités sonores s’en échappant par touches, de celles qui d’habitude font frémir et plaquent violemment jusqu’au réel. Pas même sue l’immensité elle-même qui nie le gouffre dont elle se fait habituellement un rempart. La nécessité alors qu’elle ou soi s’extraie de la scène et cherche l’obscurité profonde jusqu’à Un(e) sans que finalement vu autre que soi, tant peu soi qu’au tréfonds pas plus vu que sentis. Extrait de, s’oubliant. L’espace si plein qu’il n’existe plus qu’en tant que réceptacle clos tel que de toujours, mais de proportion inconnues. Car quelles pourraient-elles être devenues pour que tout soit soudain si plein qu’il faille fermer les yeux pour s’y retrouver un peu, s’assurer que l’on est soi, l’entendant. D’autant que ce n’est pas un comblement qui exclue mais un qui fragmente l’entendant jusqu’à la dispersion en chacune des vibration, réduisant à présent la salle au rien du peu de corps que l’on peut maintenir autour de soi.

Les clos encore, deux plus que jamais, chercher au fond l’inconnu qui fait cœur, laisser aux sons tout ce qu’autour, inane si non noyau ;
essayer de le lui écrire, de le lui dire ;
espérer que le temps pour le vide de retrouver son espace, ce centre rassemblera à lui les fragment dispersés ;
être là, se chercher encore un peu, vouloir se perdre à nouveau,
quand elle se sera tue.

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