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Imaginer (férié)

Il y avait eu une date — on la leur avait apprise, date, circonstances, débats, vains amendements puis la promulgation et le décret —, une charnière qui appartenait à l’histoire, la loi s'y rattachant et son entrée en vigueur partout, simultanément, et donc un avant, que les plus jeunes ne pouvaient imaginer depuis l’après dans lequel ils vivaient. Pourtant l'idée n'avait rien de révolutionnaire lorsqu'elle fut présentée, mais c'est l'engouement qu'elle avait suscité qui était sans précédent, ainsi que les moyens utilisés pour sa promotion, ayant eu le résultat que l’on sait.

Avait donc été décidé que la date de naissance de chacun serait un jour férié, mais la volonté était qu'il ne fut pas simplement chômé, on le voyait plutôt comme un pan supplémentaire, dévoilé et rendu disponible, de la définition de liberté. Pourtant, à l'heure actuelle, et bien que les idées fondatrices soient toujours présentes, aucune autre définition ne pourrait convenir autre que ce que chacun peut vivre une fois l'an, ce qu’il y creuse et ce qu’il partage de ce creux, ne sachant vraiment le définir — n’en ayant sans doute pas vraiment la volonté. Ni. Ni libération du travailleur, ni épanouissement social, ni déracinement des parents de leurs enfants, ni l'inverse pour eux, ni bilan, ni remise en question. Ni. Alors courait tout au long de l'année et parmi la totalité de la population une vague fériée perpétuelle que le basculement du jour transmettait des uns aux autres, n'appartenant et ne faisant référence à personne d'autre qu'aux intéressés du jour dit, et dont la nature précise restait secrète à chacun, s’accumulant en couches successives d'années en années, produisant une variation continue et secrète entre les individus et au sein même de l’accumulation particulière propre à chacun.
Dés le départ il avait été fixé comme règle l'immobilité et l’invariabilité totale du jour : il était ancré à la date précise du jour de la naissance. Exception avait été faite pour les natifs d'années bissextiles qui avaient eu le choix entre les 28 février et 1 mars pour les trois ans sur quatre qui ne comptaient pas leur jour d’anniversaire. Bien qu'ait été offerte dans quelques rares endroits la possibilité pour les natifs de jours déjà fériés de choisir un autre jour que celui de leur naissance, ce ne fut utilisé que par quelques rares réfractaires des premières années, les autres préférant conserver la date réelle, arguant que le jour férié commun, augmenté de cette perle, n'en était que plus précisément le leur, se démarquant de ce qui leur semblait une pseudo unité, fictive, puisque liées à la volonté d’un instant, fixée par d'autres et obligatoirement partagée. Et puis la diversité du monde et les contraintes économiques firent que pour finir seul ce jour férié fut rapidement le dernier vraiment respecté à travers le monde. Revendiqué et apprécié de tous, et utilisé comme faux garant politique de liberté par certains.

On avait aussi essayé par endroit de sacrifier une victoire nationale trop lointaine, ou une fête religieuse, pour que le compte de jours fériés global n'augmente pas mais sans y parvenir vraiment, puisque l’étalement de ce jour-là et sa spécificité le rendait impalpable en tant qu’une globalité et totalement incomparable aux autres jours.

Beaucoup avaient adoptés le signe distinctif porté ce jour là, pas tant pour se démarquer des autres que pour le lien avec les semblables du jour, avant que chacun ne retourne à l'anonymat de ses si nombreuses différences. Pourtant aucun rassemblement ne se produisait, ni vraiment de rencontre, et le signe ne servait donc à rien sinon à une reconnaissance mutuelle ou une raison de sourire, de se sentir exister dans son jour propre, par l’existence muette d’autres le partageant, suffisamment peu nombreux et différents pour qu’ils n’enlèvent rien de la préciosité du jour aux concernés. De même aucune obligation n’avait été donnée concernant ce jour sinon le fait qu’il était chômé — et il était impensable que ce ne soit pas respecté —, mais il avait fini par être évident à tous que nulle contrainte ne pouvait s’exercer ce jour là, alors une volonté d’isolement était devenue la norme, aussi finissaient-ils, tous, par traverser les villes, entrer dans les musées, s’asseoir aux terrasses, dans les parcs, parcourir la campagne, visiter la mer, seul et n’adressant la parole à personne, mais ne vivant pas mal cet isolement, le goûtant plutôt pour le dû qu’il semblait devoir être, ou était devenu du fait de ce comportement. Et si aucune étude n’avait jamais été menée l’idée couramment admise était que derrière l’attitude globalement identique de chacun lors de « leur » jour, les expériences vécues étaient très variées, et atteignant un point d’intime tel qu’impossible a révélé. Chacun se devait donc, chaque année, de traverser cette journée comme il le pouvait, n’en laissant paraître rien, et reprenant le cour de sa vie le lendemain, riche de cette expérience mais n’en pouvant rien dire, cherchant peut-être à deviner, avant d’abandonner vite, ce que les suivant en pourraient dire.

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