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Imaginer (prénom)

On ne peut jamais porter que le prénom d’un mort ; un qui nous accompagne de ses longues jambes, parcourant en nous le même quotidien chaque jour sans nous quitter jamais ; longues jambes à passer fleuves comme de simples ruisseaux ; longues jambes et pas exagérément longs aussi, entraînant un affaissement de tout le corps à chaque enjambée, s'affaissant tant qu’on le croirait sur le point de sombrer à tout instant ; mais jamais ne sombre, jamais vu ça, ni imaginé, puisqu'une obscure volonté l’aspire et le propulse sans cesse, comme le font d'un corbeau soudain majestueux les formidables poussées de ses ailes immenses — n'étaient pas cachées, impossible, dans le corps boule de l’instant d’avant qui progressait mal sur pattes, mais sont nées, deux immenses, de la nécessité de l'envol, sitôt la volonté de vol outrepassant son impossibilité crue — ailes donc, volonté qui l'arrachent du sol, par lents à-coups, ce dernier le retenant un temps encore vainement par la poussière soulevée, comme griffes de damnés inutiles face à l'évidence aérienne que les battements confirment peu à peu : celui-là s'envole à jamais cependant que ton prénom de mort ne parvient qu’à ne pas chuter, et martèle avec constance ses pas en ton essence ; sombre volonté qui le propulse sans décoller jamais car il est, lui, ancré au corps auquel il n'a de cesse de redire sa marche obstinée, pas plus de légèreté que de pesanteur excessive, mais il ne sait se libérer de sa nécessité dense, réitérant sa perpétuelle prise d’élan mal dite rageuse, s’élançant à nouveau du sol à chaque passage du pas, puis pas à nouveau trop long, immuable depuis le premier trop long ainsi fait trop long, sitôt le prénom imposé autant qu’offert, et presque sombrant à nouveau pendant l'enjambement qui clôt le cycle ; boiterait-il dis-tu, non, pas vraiment : ancré : quelque sens ça ai ; symétrique et constant : mais boiterie ? non, c’est là l’unique mode d’avancée de ceux de l’espèce dont il est un maillon infime, litanie de prénoms, sans autre solution que ce pas-là — et puis vers où s'envolerait-il ? a-t-il jamais eu l'idée d'envol ? ou simplement de lever la tête ? — élan te dis-je, volonté sourde, comme occulte, et indispensable au déplacement en réalité, car corps comme freiné sans cesse, alors nécessité de lutter pour avancer — et le devoir d’avancer, naturellement, aucune idée de repos un jour (il arrivera, repos final, mort, toi seul le sait, lui l’ignore, prénom que sait-on ? rien, avance, marche, l’idée de fin est propriété du corps) — ; mais surtout ne pas croire que ce puisse être le poids des morts passés qui le retient ainsi, souvenir d’eux ou mémoire accumulée dont il aurait la charge : il en ignore tout, n’était rien avant toi, y retournera après et, durant ton temps, avance seul au corps creux qu’il habite, aveugle total sinon de ces deux marche que sont la sienne, qui le défini, et la tienne, qu'il se croit poursuivre mais dont il pourrait bien être la source pour finir.
Tu dis qu’il devrait pourtant sombrer aux coups qu'encaisse le corps, peurs et souffrances — et joies, jouissances —, que tu imagines lui parvenir souvent, comme le bourdon trop proche d'un clocher invisible dans une brume connue — il ne dit ni clocher ni bourdon, et si, à l’inverse, son élan se rapproche d'un tel chant ce n'est qu'hasard, il n'est que prénom, l'infime aléatoire qui précède l'identité lorsque le corps se prépare et s’avance.
Alors n’ai craintes — je vois le regard que tu me jettes parfois, du dessous de la ligne des sourcils, front en avant, et le sourire que tu esquisses quand, perdu, je répond par le seul fond de mes yeux —, ces lentes enjambés ne sont rien de plus que les oscillations rassurante d’une pendule interne lutant anxieuse contre l’épuisement du ressort qui l’anime — lui dirait — il ne dira rien — qu’il n’en sais rien, qu’il avance, n’a pas idée d’anxiété, qu’il n’est jamais qu’un de ces mouvements, primordiaux autant que cachés, et se doit de le rester.
De même que tu n’es que l’homme, il n’est que le prénom de l’homme et puisque l’existence vous lie, te prier : n’y cherche pas combat mais bercement, de toi pour lui, jusqu’à la fin du monde.

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