Répondre au commentaire

Imaginer (survie)

Impossible de lire ce texte sans avoir, au préalable, écouté ci-dessus l’extrait tiré du film « Avec le sang des autres », de Bruno Muel, 1974. Puis ne lire qu’une tentative de contrepoint.

Nul besoin pour amorce de préciser une couleur, ou le reflet gris particulier du dessin des taches sur ta peau ; se suffit le souvenir calleux de l'épaisseur insensible de paume pour appeler l'odeur de la gitane, tenue sans force, caressée au rythme des jours, et ses brûlures jaune en regard l'une de l'autre aux inter-phalanges ; jaune nicotine, entre index et majeur trop épais pour se fermer vraiment — imaginer, dans l'accumulation de mes jours, jusqu'à en pressentir la saveur, tout un monde à découvrir, tu à jamais dans ce creux de poing, la vie, pas ailleurs qu'en ce creux vaste par handicap, permettant d’y transporter de grandes étendues de souvenirs, et que l'épaisseur cachait si bien — ; mains de Pierre, fendues des gels passés, de la morsure des fours à pain d'épice et des manches polis ; rapidement, de cet or sale à l'odeur piquante, vient la fatigue rauque qui gronde, effrayant la petite génération dont j'étais, occupée à galoper sous la table ; car fatigue comme lutte, comme colère (pas d’effondrement jamais, c’est de la survie), sourde et puissante en voix, sous la peau flétrie au rides tannées, traversant le dos raide jusqu'au cancer qui tonne et résonne dans la toux collante du matin. Peau de rien pour finir, une digue à céder avant l’heure, des coupures et blessures encore, d’apparition spontanée, pressée de l’intérieur par la nécessité qui vient, papyrus palpitant flottant sur respiration lente, forcée, derrière ta lèvre tombante, mains raides encore, à blottir dans les nôtres contre tes tremblements et, partout, du bleu sang long sous la peau, révélant peu à peu le tracé encore vif de l’accumulation kilométrée des parcours.
Temps longs et instants ratés, de l'enfance intimidée depuis l'ombre de nappe jusqu’à l'âge où saisissent les petits sacrifices innombrables d’une vie, parcours de tranchées et camps, d'usines et congés payés, de mois sur la route a présenter des Soméca que je ne peut imaginer que rouillés et obsolètes derrière leur gros yeux tristes quand tu les voyais encore rouge et rutilant de la fierté que tu en avais, malgré les 15 jours de travail au loin sans revenir — le droit de travailler, coûte que coûte, impossibilité d'imaginer le chômage pour ta génération du plein emploi et la fierté de cette sueur qu'on porte mêlée de poussière et d’huile, sans poésie aucune, parce que c'est de la survie, alors qu'on n'y cherche aucun lyrisme, il n'y a que le pain sur la table et les photos réjouies
des corps pâles à la plage —, et fiertés encore après, toujours, la retraite venue, en vie, son désœuvrement alcoolisé alors que tant de fois refusé la goutte offerte après le champs, nous allions au Salon et les Soméca rouges toujours étaient quatre fois grands comme ceux que tu emmenais jusqu'en URSS ; et tu riais, en souvenir de ces charrues passée que tu soulèverais seul.
C’est pas facile de t’écrire, pas facile depuis mes ongles limés, mes paumes blanche lavées toutes les demi-heures, leurs courses sur claviers et touches, sur peaux et loin dans des méandres de muscles, ton sourire radieux pour mes yeux médusés quand tu faisais encore, vieux, la croix de fer aux anneaux, mes angoisses de la moindre blessure que tu moquerais dans un trait de mémoire tout en étant comme fier, j’espère, de ce qu’en passant de ton bleu à ma blouse mes mains soient instruments quand les tiennes étaient outils. Alors souhaiter un jour, tête penché vers la table, y trouver mes mains vieilles où déchiffrer des rides ; et reconnaître un peu des tiennes. et sueur. et poussière.

En prolongation ou préambule, lire sur remue.net le texte de Sébastien Rongier consacré aux groupes Medvedkine, à l’émergence et au développement du cinéma « ouvrier » et militant dont ce film « le sang des autres » est une sortes d’apogée teintée de désespoir. On y trouve la retranscription du texte lu par son propre ouvrier : Christian Corouge
Lire aussi, chez Arnaud Maïsetti son travail autour de ce texte.

Répondre

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
  • Les adresses de pages web et de messagerie électronique sont transformées en liens automatiquement.
  • Tags HTML autorisés : <a> <em> <strong> <cite> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plus d'informations sur les options de formatage