Imaginer (creux)

De ces vécus que les répétitions n’émoussent pas. Sus sans qu’ils soient craints, pas plus que cherchés, ou convoqués.
Oubliés presque jusqu’à ce qu’une fois la position prise — appuyé, demi-caché contre le bac du palmier chétif, guettant le cri de l’acier sur les rails — les souvenus déclosent du terreau où ils demeuraient pour se fondre en l’instant lui-même.
Si bien que rien ne saurait plus distinguer alors, dans le sentiment qui creuse le ventre, la part des épisodes répétés du visage attendu parmi la foule, de celle du moment présent.
Tandis qu’enfin immobile, le train libère les premiers et le poids de leurs bagages, on est à guetter un indice qui ramènerait au présent, et l’assurance d’être ici, attendant, dans la réalité simple de l’instant et de cette image-ci : la salle, l’attente, les regards qui cherchent, trouvent, les corps noués, l’intimité des bouches, le fracas des pas, des cris, qui plongent vers les bras attendus, une solitude qui passe sur valise à roulettes et les bancs jamais vides de l’attente ou de la solitude. On en est, l’échine piquante et les idées en carton qui cessent soudain dans un mouvement de mécanique rouillée, comme une pendule du présent restée figée dans le passé, mais qui penserait encore les secondes.
Même l’angoise de rater l’attendue dont on guette le visage pour y lire la surprise ne démêle pas les instants. Car bien qu’aucun des souvenus ne vienne corroborer cette possibilité de finir seul sur le quai nu, il est certain que ce sentiment occupait déjà leur passé, comme il semble occuper le présent. Sont-ce alors les souvenirs qui poussent le sentiment d’alors jusqu’à l’instant ou une peur nouvelle ce jour, telle qu’elle pouvait peut-être l’être les fois précédentes ?
Entre tous les inconnus que le regard effleure à peine, chercher un visage où poser le souvenir du visage. Faire que l’instant oublie le passé et que le reflux de la vague qui brûlait la poitrine lisse sur la plage des sentiments une douce étendue espérée.


Musique : « Rrrrrrr 1 : Ragtime-Waltz »
Mauricio Kagel (piano : Alexandre Tharaud)
(Qui sera rapidement retiré de ce site, oui, et immédiatement
sur toute demande de la maison de disque, naturellement)

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