Imaginer (Maison Paluvie, Marcel Michel, extrait)

Pour ce grand déménagement de février, place à Philippe Rahmy et son blog kafka transports. Très heureux d’accueillir ici une écriture exigeante et rugueuse, qui plonge les mains loin dans l’existence de son lecteur. Je suis donc chez lui le temps d’un texte, non pas écrit pour kafka transport, mais déposé là, sachant ce qui s’y joue, aussi (et pas uniquement), alors impossible de ne pas faire écho à son rapport au corps, dans les creux et les bosses, de ceux que mes mains quotidiennes suivent, accompagnent et combattent.

Plus il lui prend des crampes, plus il déblatère, pour se chauffer, il dira ensuite qu’il voyait bien ce qui se passait, comme chaque fois qu’il se dédoublait, à cause des médocs, pas moyen de redresser, il se voyait clair et net avec des plumes aux pattes, parce que toute cette histoire de violence avait commencé par la colombe, quoi de plus normal, par un piaf pigeon de Brooklyn, cet épisode expliquait le reste, les crises mais aussi le courage qu’il avait fallu puiser pour faire face aux salopards, à cette époque Brooklyn pas besoin d’en rajouter, le fils du petit maquereau qui dit « c’est à toi le pigeon », il répond « oui », pour provoquer, même si la peur de l’humiliation physique, alors il répond crânement oui, ce piaf c’est le mien, les yeux vissés, le petit mac comme son père chapeau de cuir, liseré téquila, chemise à col bavette, froc rouge moulant, serre, tourne, crac la tête du pigeon s’envole, il la tire contre le mur, à ce moment précis je lui rentre dedans, l’autre ne s’y attend pas, il pense que la peur de la dérouillée, mais non, je lui rentre dedans, et je gagne. Ce coup-ci, je gagne. La suite est compliquée. Quand ça se gâte, un volatile se pointe au fond du crâne, les plumes, le mouillé, l’odeur flasque, les signes précurseurs, comme maintenant perché sur ma barre, et ça me fait marrer, un poulet, tandis que les flics me balancent le projlo, tu fais pas le con et tout ça, je continue à déblatérer ce que j’ai vu aux infos, comme chaque fois que ça descend, pour garder le contact avec ce qui s’efface, le sentiment d’exister, le sentiment du corps intérieur, la place, le poids des organes, la rondeur de l’esprit qui les voit et qui les pèse, le crépuscule magnifique à cette hauteur, l’eau jaune, tout, quoi. À pleins poumons, avec l’accent espagnol, comme mémorisé, pieds nus sur la balustrade, les orteils plantés.

« Il y a les maladies, beaucoup, le bébé a toussé, il a vomi aussi, avant on vivait pauvres, maintenant ce sont les maladies, les assaillants qu’on ne peut pas soigner, la grippe porcine sur la route fédérale 140 direction La Gloria, les cuves, l’épicentre, le premier malade Eduardo douze ans, il ne sait ni chanter, ni rien de spécial, mais il a guéri, il cumule le porcin, l’aviaire, l’humain, la combinaison, la quatrième qui a permis au virus de percer la couenne du cochon aux abords de l’odeur des cent mille porcs qui sont abattus avant l’âge de six mois, ce gamin n’a pas l’âge de mourir, trop vieux déjà, même s’il n’a aucun talent particulier les occasions ne manquent pas de s’en apercevoir, le foot peut-être, et l’éloquence, cette éloquence qui trouble ses parents, il faut voir à quoi ils sont habitués, cette platitude, il utilise des formules mouvantes, module, va dans les coins, les pleins, les déliés, rien d’exceptionnel, trotte, baragouine, c’est toute la langue qu’on entend, pareil que les insectes, il n’est pas celui qui invente, il y va, les autres existent, lui non, juste noir, luisant, doré, il bifurque, avorte, mais n’hésite pas, le geste sorti chair, partout sur son terrain, enfin ce n’est pas pour ça qu’il s’en est tiré, mais bon, maintenant assis au bord des cuves, cinq ou six millions de porcs dans ces cuves, quarante millions de personnes seraient nécessaires pour produire autant de purin, le peuple se soulève, enfin le peuple c’est trop dire, les habitants, quelques uns, mais l’indifférence, la peur, trop forte, ils ne veulent pas parler devant la caméra qui ne parvient pas à filmer la cuve, même pas la cuve, ni les excréments, elle ne peut enregistrer l’odeur, alors. Il y a des gens qui ont été frappés, intimidations et tout le bazar, plusieurs villages ont participé à la résistance dans l’enceinte des cochons morts, différente de celle des excréments, dit Don Vincente, voilà comment on économise les frais d’un incinérateur, l’ami. La putréfaction s’infiltre, mouches et chien errants, le gouvernement prétend, mais je ne comprends pas comment ils peuvent dire ça. Elles sont scellées, ces cuves, huit mètres par trois, remplies d’innombrables cinq cent cadavres de porcs dans chacune des fosses, tout s’infiltre, la nappe à dix mètres de fond, la fosse à cinq mètres, alors. Nos enfants, d’ailleurs la pourriture et le gouvernement, sur les berges des seringues. Gaz, ammoniaque, frange noire, hormones, antibiotiques, lagons d’oxydation, les résidus solides sont déversés dans les champs, le reste s’infiltre. Autrefois, avant l’implantation, tout était sain, dit le cow-boy, avant. Le ministre dit bien, les prélèvements comme veut l’OMS, cinq cent personnes, les prélèvements, il me semble, je crois. »

Imaginer (escalier)

Masse-silhouette du gros, de l’obèse, dressé en surplomb de l’escalier vertigineux, au bord du gouffre, campé sur ses deux frêles qui le portent Dieu sait comment mais le portent encore — tout du moins le portent lorsqu’il ne marche pas jamais vu se déplaçant, mais ne pas, encore, des hypothèses de comment il se déplace —, campé donc ou plutôt posé car nulle assurance ou revendication, pas plus que de défi au vide, mais simplement place où il se trouve, où il se doit de se trouver, ou encore nulle autre place où se trouver ; puissance passive du poids, mais équilibre précaire compte tenu de la ridicule taille des pieds par rapport à ce qu’au dessus et du gouffre qui s’ouvre devant. Tellement éminemment au bord de la première marche que ce n’est plus la seconde qui suit, ni le vertige des troisième et quatrième, mais la chute par delà son propre poids, loin, déjà presque produite, comme si l’image actuelle n’était que la rémanence de l’instant précédent l’inévitable. Serait alors seul dans l’immobile suspension de la chute, n’était le monde ignorant qui passe autour, ou faisant mine de, passant autour, les regards des enfants moins discrets, moins curieux.
Chaque fois qu’il mange (à intervalles réguliers, il sort de sa poche pour la porter à sa bouche une rondelle blanche, un centimètre d’épaisseur, cinq de diamètre, comme plastique, du vieux radis noir peut-être, deux bouchées exactement par rondelle, sans doute de taille identique — quoique la seconde est peut-être un peu plus petite que la première, sans que cela ne semble lié à sa faim, ni au désir de cette nourriture sans définition —, croquées, mâchées, avalées, dégluties, un temps de main vide pas bien long mais de durée constante, entre la fin de la précédente et le début de la suivante) il porte l’autre main, celle qui ne contient pas une fois sur deux une moitié de rondelle, jusqu’à son visage, afin d’au mieux se tenir les joues, première commissure (entre pouce et index) aux lèvres, épais pouce d’un côté et quatre doigts comme un seul de l’autre, pour aide à la mastication ou lutte contre la douleur, ou contention de l’orifice qui n’en peut plus de contenir sans cesse cependant que ne dit plus rien (n’en surtout pas déduire que rien à dire), ou honte encore, dire honte, pourquoi pas honte (du comblement ou qu’importe), ne pourrait-il pas avoir honte et désir, alors, de la cacher pour le mieux quoique mal derrière sa main ?, ou encore cacher ce qui semblerait bien sourire, un contentement dont on essaie de ne pas imaginer vulgairement la cause, mais sourire, oui, derrière la lente mastication appliquée. Suspension donc au dessus de la chute et c’est peut-être ce à quoi il sourit, cette déjà survenue, ou le soulagement de l’état qui précède l’inévitable, le visage légèrement tourné aux néons, y cherchant de la vaine chaleur ou de l’inspiration ; yeux clos. Car yeux clos, chaque seconde, clos. Un tremblement aux paupières, comme un effort répété pour ne pas céder à la tentation de les ouvrir — une rondelle, encore, en attendant (quoi ?). Arrivera nécessairement l’instant où plus la moindre rondelle en poche, bougera-t-il alors ? Et dans quelle direction ?
Il bougera.

Imaginer (ficelle)

   Je te guette de là où tu gis. D'où il me semble que tu gis, n'en connais pas d'autre, alors ici te guette, où gis, va gésir — gésir n’admet pas de futur simple —, le temps d'y être enfin, si supposer qu'il y ait un entre-sort quelconque avant que tu me parviennes expliquant que je ne t'y ai pas encore vu. Attentif, je t'attends, anxieux de savoir te reconnaître, te pardonner, comme j'espère que tu me reconnaîtras, et me. Comme chaque fois que j'y viens je ne sais ni quelles couleurs ni quels sons donner à ce que j'écris sinon qu’aujourd'hui il y faudrait foule de sons, jusqu'à musique, une totale. Tu vas finir par arriver, je vais te voir, ne pas te toucher, ni te parler, puis repartir, encore en repartir, seul, et le temps passant oublier sans doute un peu. Jusqu’à y revenir, car je reviendrai, je m'assoirai encore comme aujourd'hui dans ce vieux fauteuil dont le velours rouge gratte la peau nue de mes cuisses, dont le velours rouge gratte la peau nue de mes bras, dont le velours rouge gratte la peau nue de mon dos, cependant qu’à mon corps glisse une sueur acre et piquante ; je ne m'y m'assoirai pas en fait, mais y serai assis, puisqu'il n'y a que ce fauteuil trop grand — 3 ans, je montrais 3 ans, 3 doigts, avait-on le droit de se retrouver ici avec si peu de doigts d'âge ? — pour m'accueillir ici, depuis des années, au séjour des. Ou bien serait-ce que le fauteuil grandit chaque fois pour toujours mieux m'y accueillir petit, afin qu'il soit acquis que j'y ai toujours trois ans et les larmes de trois ans et l'incompréhension de trois ans et la colère de trois ans. Je m'y blottis un peu — ça gratte, c’est désagréable —, remonte haut mes genoux jusqu’aux yeux pour mieux scruter en douce ceux qui passent ; je ne voudrais pas te rater, te laisser filer en douce, comme ça ; pas deux fois. En t'attendant c'est idiot mais plus fort que moi, m'assaillent les hypothèses de celui que tu étais l'instant avant de partir pour l'innommable ici — je t'y attends, la tristesse entoure un peu, réconforte presque — désespoir, fatigue, psychotropes, abandon, coup de tête, qu'importe, je fais de vaines listes, qu'importe pourvu que ça apporte un peu de justification, une logique dans laquelle me glisser — celle-là même peut-être qu'il faut savoir oublier pour jouer. Mais je ne te sais que gentillesse, douceur, trop de rêve, écoute et encouragements — le jour ou, dix ans d’ici, j'ai remonté la clar (on disait « clar ») tu me souriais déjà « laisse couler, le solo c'est de l'eau, il est là, rien à faire, allez, on fait tourner Saint Thomas » —, thèses sur la métaphysique de la pentatonique dans lesquelles tu te lançais au petit matin — peu après nous serions quelques regards cernés à faire le chemin dans la ville endormie pour prendre le premier RER ; si bien que je n’ai connu de ta ville que ces rues muettes, après le dernier RER qui nous amenait et avant le premier, celui des travailleurs, qui nous portait à nos lits, vous laissant endormis sur les matelas qui occupaient le sol des chambres, le feu mort de la cheminée, les bouteilles vides, les cendriers pleins, les rares restes de ce que Pedro avait cuisiné (hier encore il était aux foureaux ; tristes ils ont trop bu, trop fumé, mais je n'ai pas râlé, je ne voulais pas que tu aies besoin d'intervenir, user de cette science qui se doit de calmer quelque conflit qui soit). Tu vas passer parmis la foulle, devant moi, mais muet je ne pourrais te dire que j'aurais aimé que tu poses ton regard doux sur cet incroyable qui m'occupe en ce moment — il dort, j’entends sa respiration lente de l’autre côté de la cloison —, sois certain que je te l'aurais collé dans les bras, heureux que ses yeux et son sourire suivent les volutes de ce que tu lui aurais raconté du monde. On aurait peut-être fini par lui chanter une grille — tu nous faisais chanter les standards, basse, solos, nous libérer de la contrainte des doigts, de l'anche, Bastien muet, à se tordre la bouche sur la guitare. Je n'ai pas joué ce matin — mais elle était là, dans mon sac à dos, au cas où, comme autrefois, impossible de sortir de la maison sans l’instrument dans le sac —, j’ai eu peur de ne plus savoir (de faillir, m’écrouler), trop longtemps, un vieux klez me serait sorti des doigts — je sais lequel, je l'ai hurlé depuis ce fauteuil il y a des années, pour Hanna qui m’a attribué ce surnom par lequel tu m’as toujours appelé, pendant que Sylvain crachait de larges flammes aux cieux de la Miroiterie —, d'un triste loin d'être nécessaire.
   Me semble qu’enfin je t’aperçois, tu dois avoir les cheveux longs d'il y a dix ans, ton alto en bandoulière, le dernier, le blanc, Marc III — il était là ce matin, devant ta boîte, hors de la sienne, nous l’avons salué —, d’ici tu sembles sourire, tranquille, serein de ton choix. Mais il est temps, je pars.

Tableau : « Concetto spaziale, attese » 1960, Lucio Fontana

Imaginer (imaginer)

Sous l’incitation de Jérôme Denis (de Scriptopolis) et François Bon (de Tiers livre), le premier vendredi du mois est l’occasion d’un Grand Dérangement : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière, comme l’écrit Scriptopolis, d’établir les liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.
Voir ainsi les échanges entre

Pour le Grand Déménagement de décembre, grand plaisir que ce soit Daniel Bourrion qui occupe l’espace ici. Allez parcourir la voix qui court sur Terre, et n’hésitez pas à cliquer sur les « textes tels qu’ils s’écrivent », démarche courageuse (j’aimerais l’avoir eu) de dévoiler le gueuloir, hypnotique comme les vidéos de « timelaps » des peintres qu’on trouve sur youtube. Alors ce jour, je suis chez lui, avec une photo (rien que ça) qu’il a accepté de me proposer.

  Imaginer ce qui dessous dessous la peau trace l'invisible de nous cette sorte de carte d'intime géographie faite de quoi d'images collées de feuillets arrachés de morceaux faits d'on ne sait quoi quoi dire faire penser qui là-dessous juste dessous nous tient assemblés rassemblés nous tient attachés à nous-mêmes sous la menace le vent la pluie le raclement des cailloux sous nos pieds dans la lande pelée par quoi la brosse des vents celle des nuages et nous là-dessus essayant de comprendre ce que nous faisons de nous-même ce que nous sommes des rêves des traces contées par d'autres des vies contées par d'autres des cartes d'obscurs mystères faites et tout cela nous construisant et là-dessus notre bagage de douleur ce qui écrase fait rompre — l'éternité de nous lorsque nous essayons d'imaginer.

Imaginer (question)

Un temps, suffisamment trop long
Question qui ne devrait être posée. Non qu’insultante, mais sans importance. Et que ça ne vous regarde pas. Ne le devrait jamais. Que la question non plus ne vous vienne. Pas de nécessité. Car venue, nous avons échoué déjà, l’un et l’autre. Ne vous interrogez pas ainsi. Ni de ce que je veux — ou voulais —, ni de ce que les autres (répondre ici pour tous). Seul ; vous êtes seul, vous ne pouvez que l’être, admettre l’être. Seul compte ce que vous y trouvez, retrouvez, trouverez, retrouverez, de l’identique ou du nouveau. Du réconfort ou de la surprise, du désagrément. L’autrefois est loin à présent, il ne lui appartient plus. Vous seul et ce qui vous arrive êtes le présent.
Encore
Vous vous trompez peut-être en regard de l’origine que vous me supposez connaître, peut-être vous trompez vous totalement. Qu’importe puisque, vous trompant, l’intention première, la seule en fait, est assouvie — et ce n’est pas dans l’erreur qu’elle l’est, mais avant l’erreur, avant que vous vienne l’hypothèse de l’erreur, n’allez pas jusque là. Ainsi n’y a-t-il pas de voie qui conduise à l’erreur sinon cette question que vous ne devriez pas. Considérez un peu l’infini, outre ce désir de savoir.
J’ai le souhait que vous n’en tirerez pas rien. Ou que c’en soit un rare, un infini. Un insoupçonné. Ce pourrait aussi être un infime, timide et caché. Au point de risquer l’ignorer totalement. Et ne l’ignorant pas, décidant de ne pas l’ignorer, avoir du mal à l’aller chercher, le découvrir, souriant. Ou le découvrir, tremblant. Vous ou lui. Je vous offre le mystère de la découverte, dites-vous que c’en est bien souvent un pour moi, j’apprends à en jouer. J’aurais je crois aimé que cela vous soit plus aisé. Sachez que ma réponse ne vous aiderait pas : elle n’est sans doute pas moins un rempart que la votre.
Et aussi
Il m’arrive de m’avouer vous vouloir à terre, profondément orphelin du mystère qui se cache dans la paume des hommes, froidement couvert d’un sentiment nu dont vous ne sauriez que faire. Si c’était le cas, malgré le désagrément, je vous prie de ne pas vous en débarrasser. Pas trop vite. Garder-en un frisson, et la capacité de le convoquer à nouveau. Me convoquant un peu moi. Voilà pourquoi il nous faut le silence. Qu’importe qu’il soit gêné puisqu’il n’y aurait que lui, et que la gêne ne serait pas pire que de le rompre. Sans mots nous aurions l’un et l’autre tout le loisir de ce qui nous traverserait alors. Peut-être en nos intimités propres finirions-nous par partager une réponse. Et s’il vous venait alors, encore, cette question, vous ne la laisseriez pas même vous effleurer.
Pour finir
Quoi qu’il en soit,
je n’aurais pas dû être là,
à vos côtés,
en cet instant.

Imaginer (anonyme)

Vous vous plaigniez souvent de l’anonymat que crée la ville. Je vous répondais l’invisibilité qu’elle permet. En ces temps nous passions au creux des murs où je vous pistais autant que m’y retrouvais ; en vos traces, ou celles que vous suiviez, nous parcourions obstinément chaque jour ces trajets anonymes qui vous faisaient tant trembler. Vous vouliez des regards inconnus qui n’étaient pas là cependant que je vous dévisageais depuis la masse critiquée, vous encourageant mais n’en pouvant pas sortir, pas me dévoiler dans la clarté qui vous portait. Nous allions, deux comme aucune dualité ne saurait être écrite mais rien n’aurait pu nous définir couple :
    j’étais dans l’invisibilité de vous,
    vous n’aviez pas-même un nom à donner sinon cet autre qu’était le mien,
    ça ne suffis pas.
Il y a peu, je suis retombé dans une bulle de nos vieux sons, ceux auxquels nous confiions nos oreilles les soirs de trop grands silences, nos esprits acérés dans la nuit. Souvent nos yeux partaient un peu et chaque fois que le passage était passé il fallait y revenir sans fin, nous nous mentions alors sur le désir de celui-ci, pour que rien ne cesse plus. Aucune concentration ne pouvait résister à l’abandon mais j’affirmais que seule celle-ci semblait pouvoir nous plonger suffisamment dans l’écoute. Il nous fallait l’attention disais-je, celle qui niche entre la surprise et la connaissance. Rappelez-vous pourtant : nous connaissions déjà ces passages mieux que nous nous connaissions l’un l’autre, mieux que nous même. Je devrais aussi redire l’envie d’entendre encore ce trille de la main gauche qui vous faisait tant frissonner. Ou bien était-ce moi ? Je crois que vous sentiez alors l’excitation d’une foule vous caresser la peau et je tremblais de savoir arriver l’instant au fil des notes : vous partiriez. Alors l’instant n’était jamais parfait et le frisson insuffisant ; nous restions étendu l’un et l’autre jusqu’à ce que nos corps finissent par chuter du haut de leur propre poids, quand le sommeil dérobait la terre, que nous ne savions pas nous y laisser ensevelir : nous attendions un silence avant de rouler à nouveau dans le lit et repartions quelques mesures en arrière, ou depuis le début à nouveau afin de nous épargner la morsure de ne pas sentir le flot se construire.
Nous étions seuls, l’un de nous le disait, et pendant que vous réaffirmiez l’invisibilité que crée la ville, je vous disais encore l’anonymat qu’elle permet. Où nous glissions.

Imaginer (fin)

Tu te dis qu’il faudrait arrêter là. Ici comme maintenant.
Je te vois. D’ici te vois, distinctement alors que tu ne peux le faire me concernant, ne le semble pas, et tu te dis qu’il faudrait arrêter là.
Plus que t’entends, je te vois te le dire ; suis tellement proche que c’est par la vue que je te sais, lentement, te l’avouer. Désespérément. Les mots affleurent à tes lèvres qui n’y croient pas, cependant que tu sens ce que tu devrais dire s’écouler irrémédiablement. Ou bien te le dis-tu au point que tes lèvres le miment, et que notre proximité permet que je les vois jusqu’à les entendre.
S’esquisse en plus sur ton visage une mélancolique pointe de cette conclusion enfin formulée, presque formulée, quoi qu’il en soit clairement présente sur ton visage, à travers ce qu’il dit : ce plis au front et le regard à ne plus rien voir ; surtout pas moi.
Si je ne sais si tu peux me voir, ni pourquoi tu ne le pourrais plus, à mesure que se dessine de plus en plus distinctement ce qui t’apparaît et que tu te dis, se fait la certitude que le pouvant, tu ne le voudrais pas et me laisserait tel qu’alors, non vu, a-visible.
Car c’est en un réel abandon que tu te trouves plongé, un de ceux qui pèse, puisque que c’est reconnaitre, avouer (s’avouer et se reconnaitre), face à soi — d’où je te vois, d’où tu ne devrais pas pouvoir m’ignorer —, la nécessité du renoncement.
Évidence qu’il n’est rien d’autre que la solitude que l’on puisse convoquer en cet instant. Celle-là même — une proche — que tu croyais devoir rechercher, sans pour autant qu’elle n’aboutisse non plus puisque nous sommes là, l’un en face de l’autre, seuls certes, mais pour constater cette conclusion qui t’étreint.
Peut-être n’est-ce que moi qui te le dis, qu’à force de te regarder me fixant sans me voir, j’ai fini par te le dire, sournoisement te le murmurer au seuil de la conscience, dans le flou qui y règne, en écho à ce que j’y trouve. Ou en étant la cause même. Si tel était le cas, ne me regardant pas, tu ne dirais rien. Mais tu me regardes, de plus en plus intensément le fait, sans que rien n’indique que tu me vois, encore moins me reconnaisses, et rien ne m’est plus évident que cet aveux que tu me fais, le disant ou pas.
Je le vois, qu’importe que nul autre ne puisse le soupçonner, je le vois, l’entend, le sais, ne peut m’en empêcher. Un quelconque autre aurait pu être à ma place que tu n’aurais rien su de ce que tu dis alors. Mais il a fallu que ce soit moi, et je n’ai pu l’ignorer. Mais qui d’autre aurait pu être là, au fond de cet instant, en face de toi, sinon moi ?

Imaginer (anticipation)

À Joséphine


On le sait, il n'y a plus de nos jours la nécessité qui existait alors. Il n'est pas même certain qu'ils aient, à l’époque, pu se rendre compte de la contrainte subie. Toutes ces années, ces quotidiens accumulés, sans se douter des modifications radicales qui allaient survenir — même les plus visionnaires n'avaient pas eu la moindre idée de ce que nous vivons, nous, à présent —, il a fallu que cette réalité, et l'idée de cette réalité, avant qu'elle ne survienne réellement, fasse un lent chemin dans les esprits. Bien entendu il y a cette petite contrainte, et la cascade de changements apparus — qui sont à vrai dire plus le fait de cette contrainte que du changement père de cette contrainte. Nul n'en avait prévu autant, ni que notre vie en serait tant changée — bien entendu, de longues études avaient été menées au préalable qui avaient permis de prédire une grande partie des modifications effectivement survenues, ainsi que de ne jamais perdre le contrôle, contrairement à ce que l'on peut en dire dans certains milieux : le changement fut plus radical et plus rapide que ce que nous aurions pu imaginer, c'est tout. Quoi qu'il en soit il ne viendrait pas à un esprit un tant soit peu sain et mesuré l’idée de ne pas reconnaître l'amélioration substantielle survenue depuis. Il nous faut pourtant avouer que la comparaison n'est pas des plus facile puisque de plus en plus rares sont ceux ayant les facultés d'analyse et suffisamment de mémoire pour établir la juste comparaison qui conviendrait. Ce travail est à présent réalisé par des historiens et philosophes qui, finalement, ne peuvent fonder leur jugement que sur les témoignages recueillis et les souvenirs nécessairement de plus en plus lacunaires des plus anciens. Or peut-on vraiment, à présent que ces temps nouveaux sont survenus, extrapoler l’état du monde tel qu’il était autrefois ? Sait-on vraiment se pencher comme il convient sur les sources dont nous disposons ? Rien n’est moins sûr. Le temps passant c'est l'oubli qui maquille le passé et l'effarement constant lorsque nous essayons d'imaginer la vie passée. Tant et si bien qu’il nous arrive de nous méfier de nos propres souvenir ; tout du moins nous le conseille-t-on. Pourtant la réalité des dates le prouve : nous avons connu ces temps révolus, sommes quelques uns, encore, à les avoir connus, et la différence est notable puisque, bien que nous ayons peine à le reconnaitre aujourd’hui, le changement ne nous fut pas faciles à l’époque, et tout en affirmant notre croyance — pour ceux qui l’affirmaient — ou notre défiance — pour les autres, nul n’était neutre alors — en cette nouveauté, il est bien certain, osons l’avouer, qu’en réalité de l’avenir nous ne savions rien ; un mur se dressait devant nous, des efforts que peut imaginaient malgré toutes les préparations auxquelles nous fûmes soumis nous étaient demandés pour le franchir et bien que peu en parlent à présent, tous n’ont pas survécu à se changement. D’autres raisons ont été trouvées, expliquant les disparitions soudaines survenues — que nul n’appelle plus « décès », naturellement, et cet ancien mot n’est prononcé qu’en un souffle, comme on s’excuse en silence —, on parla d’abandon, de dépression soudaine ou de manque de confiance, cependant que des bruits couraient de désertions et d’exécutions. Nul n’en crut rien, l’ère était nouvelle — elle l’est chaque jour encore, ne l’oublions pas, c’est une des nouveautés qui ont découlé, ce renouvellement permanent — et la barbarie comme le doute totalement exclus. Analyser, donc, les temps passés, afin au minimum d’expliquer aux nouveaux venus la chance qui leur est offerte, ce à quoi ils ont échappé, ce de quoi ils nous sont redevables en quelque sorte. Or, bien que ce soit peu dit — pas vraiment caché, mais omis, comme une honte — de rares doutes subsistent encore au sujet de la véracité du discours qui leur est fait. C’est pourtant une autre des petites nouveautés apparues, la faculté grandissante d’analyse, d’accumulation de données et de recoupement d’informations — et ce n’est qu’une infime partie des nouvelles possibilités offertes — qui devrait permettre d’assurer la transmission du passé. Mais c’est comme si le passé ne savait se soumettre à ces analyses et recoupements et accumulations qui n’analysent et ne recoupent et n’accumulent convenablement pour finir que le présent et la nouveauté du présent — ça n’en est pas moins une tâche que nul n’aurait imaginé possible, autrefois, bien entendu. En réalité, il semble que bien peu s’intéressent à ces questions car personne n’en parle et il est bien rare qu’on vienne encore nous réclamer le moindre témoignage dont, de toutes façons, si nous sommes honnêtes, nous ne pourrions rien garantir tant il est vrai que nous nous pâmons dans tout ce qui nous est à présent offert et qui nous fait oublier jusqu’à l’envie du souvenir. Mais des bruits courent ces derniers temps. Ces derniers temps ou de toujours, il est difficile de déterminer d’où et de quand courent les bruits. Toujours est-il que des volontés semblent se faire pour que soit rétablie la vérité historique, sachant que le devoir de mémoire nous est un absolu nécessaire afin d’éviter de retomber dans les erreurs où le passé nous contenait. Et c’est là qu’un nouveau débat s’établit, car comment est-il imaginable — même en l’absence de certaines connaissances — qu’une telle régression fût possible ? Ce n’est donc plus, rapidement, sur la question des moyens de la connaissance du passé que le débat se fait mais bien sur la possibilité d’une fin de l’évolution, d’un assèchement de l’élan fondateur nous ayant conduit ici. Or s’il est un point sur lequel tous s’accordent c’est bien l’aspect intarissable — fondement même du procédé, et ce en quoi réside peut-être la véritable révolution — de ce que nous vivons. Alors à quoi bon, dans ces conditions, perdre un temps de plus en plus précieux dans la vaine quête d’un passé que le présent ne peut plus comprendre ? C’est peut-être là un des problèmes qu’il nous faudra évoquer un jour — bien qu’il soit peu probable que nous nous y abaissions —, car c’est à ce jour le seul reproche que nous pourrions faire — nul ne le fait, ni n’en fait d’autres — à notre vie actuelle.

Imaginer (frigo)

Tremble encore. Soudain tremble encore. Assise. Elle regarde le frigo. Ce n’est plus l’ancien mais un nouveau ; pour ce qui la concerne, la réplique de l’ancien. Pas vraiment ne tremble. Demande encore supplie sans condition ni réserve puisqu’il y a nécessité soudain, tant qu’au-delà de l’image habituelle de petite courbée perdue dans sa blouse tâchée. Vous allez tout me réexpliquer depuis le début Quoi Rien de plus que l’ancien, rien à toucher — je l’ai mis en route — rien à régler — je viens de visser les poignées —, plus qu’à le remplir. Elle tremble. Ne tremble pas vraiment, s’agite plutôt. Demande encore. Récapitule. Encore capitule. Ce n’est pas l’ancien. Pas de la peur, mais de l’angoisse. Elle dit sa famille, un problème. Il n’y en a pas. Sinon que le frigo est de la famille, l’était, l’ancien l’était. Soudain mort et ce nouveau livré pas même les poignées vissées, pas d’outils pour le faire, fini par appeler, un technicien mardi — lui ai dit jeudi que je viendrais avec un tournevis ce lundi, et j’ai mon tournevis. Sont visées. Ouvre referme. Très bien, alors on va tout récapituler. Ouvre encore. Légumes en bas Oui. Et laitages. Alors annuler le technicien. Appeler, encore ? Ou le laisser venir. Pour récapituler. Impossible de laisser le frigo, ce nouveau, là, en face de la chaise, la sienne. Quoi sinon m’interposer, mon corps, rappeler ce pourquoi je suis là, faire diversion. J’ai mal, vous savez. S’assoie. Se relève. Outre la barrière de mon corps. Ouvre. Ferme. Elle avait des tellement de questions.

Im… (ville-écran)

Sous l’incitation de Jérôme Denis (de Scriptopolis) et François Bon (de Tiers livre), le premier vendredi du mois est l’occasion d’un Grand Dérangement : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière, comme l’écrit Scriptopolis, d’établir les liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.
Voir ainsi l’échange entre Liminaire et Fenêtre open space...

Pour le Grand Déménagement #1, Arnaud Maïsetti occupe l’espace ici, et ce jour, je suis chez lui.

Ville qu’on affranchit de tout quand on marche sur elle. C’est pour la prolonger, et nos pas la fondent, oui. Ville qu’on affranchit des distances, d’abord : et de l’espace qui se serre en moi, il ne reste plus que l’écart qui sépare le pas posé et le geste qui l’écrira plus tard (pas trop tard) ; écriture qui cherche l’intervalle mesurant la distance entre la vie et son récit. Ville qu’on affranchit aussi du temps passé à la combattre : les heures d’astreinte où il faut aller, les premiers métros, les derniers métros, sont la seule horloge du temps pour moi : entre, ce n’est que du temps mort ou vivant de l’occuper, de l’emprunter : de l’échanger surtout. Contretemps instable des heures qui meurent et vivent seuls, sans qu’on les pleure. Ville qu’on se donne et qu’on se partage comme sur un coin de table, les verres, les adresses : dans les paroles qu’on échange, c’est la géographie de la ville qu’on voudrait formuler, dessiner les contours — et c’est toujours d’elle qu’on parle, sans doute. Sur l’écran, les mots qui la disent cartographient, signalent les directions : ici, là. Ville qu’on affranchit quand on l’écrit : libèrent les paroles qui l’arpenteront.

Arnaud Maïsetti

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