Imaginer (Kagel)

Imaginer (silhouette)

Étendue allongée inerte dirait-on mais non inspir expir lentement rien sinon le soufflet légèrement sous le drap fin presque rien la masse lisse des cheveux au dessus de laquelle se pencher y chercher un profil mais non ne pas se pencher savoir là la soie des cils et sous les mèches la nuque jusqu’à l’épaule à peine une bande de peau du bout des doigts mais non entre le gais cheveux et le carmin tissus pas tant enflé puisque immédiatement le dos de trois-quart ébauche d’épaule gauche plus haute que la droite invisible sous la pente du tissus puis dos et sa vallée vertébrale à dévaler lentement en rotation jusqu’au bassin à plat apex rond et douceur de peau sous tissus tendu mais non immédiate déclivité longue poplité diaphane jusqu’au sursaut des talons à chatouilles blotties et les orteils enfin pas tant petit corps total puisque globalité impossible en bras vraiment toujours une échappé possible si étreinte non voulue, mais non.

Imaginer (scansion)

Il, à chaque pas, martèle ce que sous ses pieds — ce que, ne le sait, mais sait la nécessité de le marteler. Avec force écrase chaque pas jusqu'à la certitude de l'en-terre. Écoute en retour la résonance jusqu’au plus loin de sa masse et ce comment cette scansion se mêle au flot de la bouche, le hache, le broie. Canalise dans l’os et l’épais quelques mots au passage. Deux trois. Rarement plus extraits du tout créé par les liaisons qu’il glisse entre eux, comme un crin ne servant qu’à être oublié entre les perles qu’il lie. Vite, il met des points. Respire. Un pas encore. Nouveau et surprenant alors que les mots ne le sont jamais. L’inverse pour le regardant qui le verrait passer. Nul. Ou s’il y en a, ne les voit. Tête folle et bataille de cheveux. Lèvres naturellement rouges. Et rougie plus encore de tant de mots contre le sol sous les pieds. Happé par. Encore marche. Parfois la tête trop vite et court jusqu’à la bouche : seul ce bout du corps encore s’emballe. Ne gambade rien du reste qui ne connaît que le poids, l’écrasement pour la vibration en retour. Peur peut-être, il marche plus fort, s’arrête-repart, repart car les mots, eux, ne cessent, et qu’ils ont nécessité du pas pour accroche, rebond, ou autre nécessité physique de densification ou cristallisation ou. Nécessité du pas pour les mots, et des mots pour. Assurance de ce trio, basse dans les pieds, la charley légère en baguettes de doigts sur la jambe, raideur du sale, et la bouche pas plus soliste que les deux autres. Un mot encore, par quoi d’autre que poussé par le suivant ? lui-même de même.
Un encore.
Mot.
Nécess.
Sous les.
Resp.
Un encore.
Pas.
Néce.
Un encore.
Car Né.

Imaginer (montagne)

Mont, chairs assises lorsque non couchées, surmontées d’une tête nue où deux rieurs luisent lentement. Fatigue de la chair. Fatigue des yeux. Vivacité du regard n’appartenant presque plus au corps, le laissant, lui, à ce qu’il souffre trop, aux noms barbares dont se parent les causes et qui ne répondent pas aux question ; ternissement parfois des deux vifs avant qu’ils cillent et que l’ombre en soit chassée.
Sourire.
De la bouche entre joues rebondies et lèvres sang sortent les mots que la timidité ne peut y tenir plus longtemps. Besoin du dire, réflexes anciens de la politesse dictée. Ils disent entre deux essoufflements, incompréhensibles sinon la musique contenue qui signe leur origine, tandis que s’excusent dans un plissement complice les deux désolés. Un hochement de la lourde tête. Sourire au passage des sons.
Les mains répondent, timides avant que fermes dans leur certitude technique, répondant au corps, tandis que le silence s’étale face au décochement sans cesse des douleurs contre la masse. Les yeux tempères. Continuer. Rien de grave : le corps crie depuis tant que ces sursauts ne sont rien.
Surgit alors une enfant aux mèches sauvages. Un rien entre les grosses mains, un infini sur les larges genoux. Le bonheur cache la souffrance sous un tablier de caresses. Elle, légèreté minuscule, a déjà bondi sur ses frêles guibolles, s’est enfuie.
Avant la séparation dans l’assurance du retour, une boîte tendue de pistaches parfumées qui disent par l’émeraude cachée sous la paupière violette toutes les saveurs de la langue inconnue.
Acceptes.

Imaginer (sens)

Dehors ! Hors de. Soi (nowhere). (Out !). Hors de et donc vers. Loin de ce qu’étant. Ce en quoi étant. Réfugié et incapable de quitter. Le rassurant. Ou un instant seulement : lever. Instant d’image, de photo, un rien de quelques millièmes de déclenchement, fraction de. Contre ce nulle part qui retient à l’intérieur, dans le noir et la vieille systole. Berceuse. Out ! La tête, un instant. La relever pour fixer. Droit devant — mais ce ne sera que soi l’aperçu pour finir, encore soi. Sur sels d’argents. L’avenir ou le futur. Ce qui vient là, figé dans la photographie l’instant d’après. Cet après développement. Futur qui restera si longtemps qu’il finira par être passé. Loin, tant qu’après plus même de noir ni systole. À quoi bon ? Relever pourtant les yeux hors du noir. À moins que noir ne soit finalement que lumière. Ou gris impalpable de la cécité. La lecture donne le sens. La sortie pour un temps. Ouvrir. Et le re-plongeon juste après. Le millième suivant. Un clin de diaphragme et non. Finalement non. Plus à trouver tête baisser. Plus à montrer, à dire. Y retourner.
Non pas que ne pouvoir la relever. Non, bien entendu. Ni le vouloir. Puisqu’à voir bien sûr. À scruter. À faire silence avant le temps du moins dire. Du faible moins dire.
Mais devant cet œil et cette mémoire qui s’annonce. Le risque de cette mémoire ; re-.

Imaginer (fer)

Passage régulier au dessus d’une voie de chemin d’herbe. Enjambement du temps par quelque marche sitôt montées que leurs jumelles descendues après un court plateau sali, hauts grillages pour enclore la verdure citadine qui s’y ébroue, sauvage et protégée, aussi rare qu’abandonnée. Des hurlements colorés sur les murs vibrent à nouveau sur la pierre, vite, sitôt qu’un blanc pâteux les muselle, ajoute un sédiment à l’âge des villes.
Sous la mousse le rouillé gangrène ce dont imaginer vite les longues plaintes d’un train qui arrive, freine, acier contre acier — devant la roue, à hauteur d’essieu, une petite bouche est là, crachant un filet de sable pour augmenter le mordant —, s’arrête finalement toutes portes ouvertes avant d’emporter loin ceux qui y auront remplacé les nouveaux abandonnés du quai.
Passer lentement, la gestion du temps est vitale et l’énorme pendule n’est pas loin dans le dos, à côté de l’immense tableau des destinées à venir ; sentir les quais du monde et leurs foules aveugles se bousculant en traînant derrières elles leurs vies sur roulettes, les angoisses affleurant sous les recommandations, les souhaits de météo et ceux du retour. Retrouvailles ici, même pendule même foule, dans l’autre sens. Guettera au travers des têtes, revenant, celle là qui s’apprête à partir, aperçue un rien encore par delà son propre reflet, au dessus du peu de tronc que laisse entrevoir la vitre.
Arriver vite, la tête pleine de ce que dit, de ce qu’à dire, rien distingué vraiment de la masse grise des couleurs de l’habitude, les marches à la volée, mais sitôt qu’en haut prendre le temps et être pris par lui, un coup d’œil sur l’acier des lignes de fuite tronquée, la scansion obstinée des traverses rongées peu à peu, tout chassé en crâne d’un coup, un paysage nouveau glisse sous la peau, des ombres densifient l’air, forcent le « ralentis ! » intimé aux jambes. Une vibration sous les pieds, le pont tremble et après un temps immense c’est le silence des marches descendantes qui retentit finalement. Y repasser bientôt.

Imaginer (redondance)

Sac, duquel pas d’autre choix que tirer ce qui s’y trouve. Mots et idées et sons. Sons aussi. Palpés lentement dans le noir, la peau rougie de la main contre la toile raide. En chercher un dont la résonance tremble lentement un peu plus loin dans l’obsucurité, l’espérer autant que le savoir à portée de. En croiser d’autres, effleurer les images, frémir de ce à quoi elles renvoient — une odeur parfois dans le sac, fouilles encore —, les routes nouvelles, chapelet incertains. Ne pas. Ou si, justement, dévier parfois. L’autre route avec regret, la peur déjà, de celle qu’on ne prendra plus, la bifurcation perdue ou définitivement cassée. Se pourrait-il que quelques uns s’échappent ? Pour où ?
Saches que jamais encore n’as atteint le fond, que souvent c’est sur le vide que se clôt la main — appris à l’aimer, celui-là, tant il est du sac autant que le reste —, que d’aucun ne sont pas cachés si loin, pas caché, que les fuis en fait, un peu, sitôt qu’en leur parage, leur tournes autour sans doute, ou qu’eux te narguent. Imagines leur présence, ce qu’ils sont. Et leurs voisins vers lesquels reflues finalement.
Saches encore que le rouge à tes mains marque l’évidence revêche des limites de ton sac. Il faudra bien faire avec.
Et que s’il n’en est pas qui s’échappent bien qu’oublié un peu, reste l’idée qu’il puisse en rentrer.
Leur faire une place.

Imaginer (souffle)

Instant où la parole s’efface ; que la bouche desséchée se refuse à elle pour la seule scansion du souffle, ou que les mots ne trouvent plus leur trajet d’ombre qu’éclairait encore un peu, il y a peu, la nécessité du dire encore. Un peu encore. Infime, ajouté à tout ce que dis depuis loin derrière, jusqu’à ces riens d’il y a peu. Parvenait alors la fatigue des mercis et celle des menus désirs. Un verre d’eau, quelques nouvelles du ciel.
Fini l’infini du silence de l’instant, les secondes d’inspiration reprendront, délicatement enlacées aux expirations ; vieux soufflet obstiné qui marque encore le temps.

À ses côté la veilleuse veille. Vacillantes parfois.

L’autre se penche au dessus, soudain dressé sur la petite pointe de petits pieds, mais c’est baisser la tête vers plutôt que de l’y élever, passer au delà du grand lit, des barreaux, des draps trop lisses, porter le souvenir de jeunes lèvres jusqu’au piquant du visage ; passe le rire d’antan. Loin. Incongru. Réponse aux pattes d’oies qui s’affirmaient aux coins des vieux yeux déjà. Se heurte au vide des joues du présent.
Tête et cage vieux soufflet. Épaules, genoux. Soubresauts de l’allongé, ou du corps de l’allongé, question de celui-ci étant ou pas l’hôte de celui-là. Il essaye. Petits mots à l’oreille, petite voix sourde avant de passer la bouche ; que dire ? Dans la respiration encore s’insinuer. Une main posée, relever quelques mèches collée par la chaleur. Lentement. Un œil lui répond peut-être par un entrebâillement de paupière qui s’étire jusqu’à ce que le sommeil le ferme à nouveau. L’autre non. Clos.
Mais il répond, quoi qu’il en soit.

Imaginer (laver)

Masque encore, sombre, couleur uniforme sous le jaune des tunnels comme au jour. Y retrouver la ville qui s’y cache, couverte d’une ombre de toute part que le soleil ne maîtrise plus : elle colle tant que la ville se trouve incrustée de cette nouvelle peau qui la vieilli sans lui donner d’âge vraiment. Poussière, acide et grasse, qui pénètre autant qu’elle recouvre, n’étant bientôt plus corps étranger mais nouvelle identité dont on ne sais plus extirper l’ancienne, blanche et ocre, engluée loin dans les souvenirs par ces infimes secondes accumulées jusqu’à masquer l’histoire. C’est un doigt, glissant dans la poussière, cherchant des ongles, qui y tracerait le désir du passé et, révélant peu à peu la vieille peau originelle, fatiguée, n’y trouverait qu’un nouveau présent.

Imaginer (il dansait)

J’ai oublié de dire qu’il dansait.
Voilà. Debout, devant une vitre que la nuit au dehors lui rendait miroir, il dansait. Se fixait lui-même, sourire aux lèvres, balancement des hanches, les mains l’une contre l’autre pour un son mat, sa voix dont les accents graves fuyants me surprennent encore parfois — les silences, ces dernières années, n’ont pas dû lui laisser l’accomplissement de ce basculement de l’âge — accompagnait le tout en chantant joyeusement les paroles ; connues, ressassées depuis si longtemps en silence, dans un balancement ou un cri.
Je le regardais depuis un canapé perdu, figé dans mon incapacité totale à me trémousser sur quelques musique que ce soit — préfèrerais être là, nu, à raconter ma vie, ce ne serait pas moi, il n’y aurait pas ce silence du corps dans l’espace, qui dénude l’âme. Il a alors cette force là, d’être, alors que ce pourrait sembler être le plus difficile qui soit pour lui. Non, aujourd’hui, et demain encore, il est comblé de cette victoire, et dans l’instant, il danse. Il y a ceux-là autour, jamais totalement loin, mais suffisamment pour qu’il s’abandonne à ce plaisir là. Distance, impossible à dire et à mesurer.
Il danse cette journée, le plaisir de nous y retrouver tous. Les liens vite renoués.

Ces moments peut-être, aussi, pendant lesquels ses deux bleus n’étaient pas moins accrochés aux miens que nos mains l’une pour l’autre. Deux arches qui j’espère le portent autant lui qu’elles me portent moi.

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