Imaginer (deumeure)

« je nomme chacun des morceaux que je perds, jusqu’à ce que soit réduite à rien la distance du corps au langage »

Philippe Rahmy Demeure le corps

Du plus loin que mal, se souvenir être en vie.
Avoir en soi cette incongruité parasite qui ne cesse, palpitante de toujours dans la poitrine, circulation d’air sans relâche, pas un jour de soulagement, une minute de suspend.
Que la douleur croisse, embellisse, sans que cesse la vie, accrochée loin au fond de soi, s’y débattant encore.
Vie toujours, sans repos ni espoir de rémission, si peu parfois qu’elle semblerait immobile — existence en suspend, demeurerait le corps et ce qui le brise —, mais jamais totalement en fait puisque pour infime que ce soit, marche à marche, béquille de mots, elle progresse jusqu’à un point exquis — 10 sur l’échelle, dit-on — qui étouffera sous elle cette souffrance qui l’a précédée.

Imaginer (lumière)

Blanc soudain. Nitescence absolue qui obstrue la nuit et ses troués jaunes irrégulières, de façades en façades. Instantané jour frémissant, glissé sous le voile sombre et ses larmes à rebondir sur le zinc lépreux. Sitôt passé que disparu, immédiatement vaincue par la chape de gouttes, pas même une survivance entre elles. Mais la rétine s’en souvient, la pupille reste pétrifiée en un minuscule oubli, une petite goutte d’encre qui ne peux plus dire le monde autour d’elle ; il est alors et reste un instant cette lumière omniprésente. Le temps de déguster l’illumination, la perte soudain de tout repère, la chute qui guette, celui aussi de sentir monter le manque, le besoin de reliefs et d’ombres, jusqu’à n’en plus tenir, ouvrir un peu les deux diaphragmes bleus encore tremblant, les amadouer, chercher à nouveau le monde. Ignorer ce qui vient.

Imaginer (traces)

Eau
sang
traces au sol
Ce que laissé, oublié autant que perdu, dès l’instant où détaché de soi

En miroir du corps plaqué par son poids, empreintes de plantes, voutes, quasi-anatomique sinon que cette surface qui les porte les transperce, sable, vélin sous l’encre, buée pour paume
Souffle comme pas
En taches, dégoulinures et trainées, imprimées depuis que tombées là, bitume ou étoffe, échappées au corps, juste viscosité parfaite, couleur, odeur même et goût, âpre et salé, entailles et plaies
Ouvertes

Sur lesquelles se retourner, y revenir, le temps qu’elles sèchent, bues-évaporées
Les oublier
S’y accroupir, guetter l’écarlate passer carmin et se ternir lentement jusqu’au deuil
Qu’elles disparaissent

Plante d’eau sur le sable, paume d’absence sous buée
Encore
Humeurs, essences au sol, souvenirs secs, tenaces, indélébiles
Cicatrices

Imaginer (Ce n’est pas moi qui le dit)

1. C’est un jeu féodal, fondé sur l’Exaltation du Tournoi et l’inégalité sociale.
2. C’est un jeu dont les règles varient tous les trois siècles.
3. C’est un jeu d’une antiquité contestable (à peu près contemporain de la canasta !).
4. C’est un jeu qui (comme les dames !) ne connaît que trois issues sans nuances : la victoire, la défaite, le nul. On gagne, on perd, certes mais on ne peut pas gagner d’un point, ce qui est l’un des suprême raffinements du GO !
5. Pis d’abord, c’est pas un jeu qui rend Poli !
6. Deux joeurs de force différente ne peuvent pas jouer ensemble avec intérêt pour le plus fort.
7. Une partie d’échecs dure tout au plus trente coups.
8. C’est un jeu confus où il n’y a pas deux pièces qui fassent la même chose.
9. Nous ne savons pas jouer aux échecs.

Il est inutile d’ajouter que le GO n’a aucun de ces manques (à l’exception du point n°9, mais, en France, nous sommes à peu près les seuls à le savoir).PIerre Lusson
Georges Perec
Jacques Roubaud
« Petit traité invitant à la découverte de l’art subtil du go »

Imaginer (homonculus)

Petit ou grand, qu’importe, homme.
Sexe entre les deux non-jambes, deux fines baguettes articulée par un genoux mort et un souvenir de pied au bout de chacune d’elles. Elles ne portent pas, ne marchent pas pour, l’une puis l’autre, pour ; le tronc concave, soutenu à peine par une grande cyphose douloureuse qui retrouve sa lordose par instants, pour un temps, avant que la douleur de cette cambrure ne fasse retomber le dos dans sa catatonie habituelle, tenant sans cesse à son sommet deux épaules, presque pas épaules, suffisamment pour les bras mais rien par rapport au hanches, larges, épaisses et joufflue : ce sur quoi s’asseoir. Car définitivement assis, ischions plantés — d’où la non nécessité des jambes et ce gros bassin confortable bien que pas tant de poids au dessus.
Grosse tête incongrue sur une telle absence de corps, comme chez les deux autres ; moteur ou sensitif. Mais elle ne bouge que très peu, son seul objectif étant celui de placer le regard, droit devant, afin de s’assurer que des mains surgissent ce que souhaité d’elles. Deux yeux, donc, mobile dans le cadre restreint de ce qu’a guetter, ils ne se cognent même plus aux bornes de ce que vu, les savent trop bien. Quelque peu d’oreille mais la musique écoutée ne nécessite pas tant d’oreille que ça : le silence total serait tout aussi bien tant qu’il isole et fait oublier cet encombrant univers tout autour. Jamais eu de bouche tout du moins pas celle qui mange, qui parle, celle qu’une langue horrible comble, dont elle déborde. Tout juste celle qui marmonne, qui rumine pour les doigts.
Les bras ne sont pas plus que ce que sont les jambes ; mains posées pour ignorer un peu plus les épaules, les délester de leur poids, ils ne sont qu’un frêle lien. Tout juste l’un d’entre eux, accompagne-t-il — de plus en plus rarement, tout est pensé pour être sous les doigts — sa main jusqu’à chercher le système de pointage, peu importe lequel, pour quelques petits ajustements et validations, assez rare finalement. Pour les respiration en fait, les instant où il s’oublie à ce qu’il est, trouve en une inspiration une forme commune. Ce bras là est donc légèrement plus développé que l’autre, et cette fonction unilatérale est sans doute la cause des déformations du dos, des épaules, jusqu’à celles du cou et un angle bien particulier que prend la tête parfois.
Reste deux mains imposantes, miroir l’une de l’autre, larges. Cinq doigts chacune dans l’idéal, chacun endurant sa charge de travail respective, la plus équitablement répartie. Ils ne cesse pas de bondir en tous sens bien qu’en fait revenant toujours à la même position de base, ces huit touches où ils travaillent encore et s’échapperont furtivement avant d’y revenir. Bien que tous s’agitant pour un même but il semble qu’ils aient chacun leur vie propre et que manque la clef qui décoderait ce ballet incessant. Le pouce devrait être mis a part compte tenu de sa fonction. Il est beaucoup moins gros que ce qu’il pourrait être car c’est finalement lui, le plus mobile, qui se retrouve a en faire le moins, sa fonction d’opposition, si caractéristique de ce corps dont il se croyait faire partie ne lui servant plus a rien.
Les autres doigts sont, eux, sensiblement identiques, bien que de tous ce soit l’auriculaire qui soit le plus méconnaissable : il est grand et a encore gagné en mobilité. Ce sont parfois treize direction, treize cibles qu’il lui faut atteindre, enchaîner parfois, et répéter fébrilement d’autres quand, finalement, ça ne va pas. Qu’il faut effacer, recommencer. Se retourner, repartir en arrière pour reprendre là où il semble qu’un autre chemin soit possible, bien que pas d’autre chemin visible, bien entendu, pas plus qu’ailleurs, mais une possibilité, oui, un espoir nourris par la direction souhaitée.
Mais c’est encore dépenser de l’énergie que de revenir en arrière et marteler ainsi le retour sur les mots, une souffrance, la crainte d’un futur regret. De l’énergie perdue pour ces mots un a un, et leur perte ensuite ; les doigts à s’agiter ainsi pour tout le reste immobile — d’une fesse à l’autre, parfois, à peine ; les yeux à suivre bien que les paupières se ferment de plus en plus souvent, que les yeux s’échappent du cadre, ne regardant rien de plus mais laissant le lien entre l’idée et les doigts se tendre un peu plus, dans l’espoir qu’aucune perte ne survienne.
Chaise, clavier, écran ; homunculus bloggeur.

Imaginer (inventaire)

Inventaire, en retard, pour répondre à la question de François.
Le premier. Sorti de la bibliothèque du salon, de la même place que celle qu’il occupe aujourd’hui encore. Couverture rouge, papier bible, épaisseur incalculable et poids dans les mains du haut de ces premières années de primaire : les Trois mousquetaires. Mais mon grand frère venait de le lire, lui, alors pourquoi ne pas faire de même ? Je ne sais pas bien ce qui m’en reste sinon le sentiment d’un début, d’une plongée.

Imaginer (poussière)

C’est à présent en creux que la ville se crée, dans les espace qu’on y laisse comme on s’y déplace, chaque pas abandonnant en mue le souvenir d’une présence passée. Un désir, tremblant un instant encore dans l’épaisseur de l’air.
Y revenant on ne s’y retrouve pas ; un comblement a eu lieu, par un autre, occupant l’espace sitôt que créé, la nécessité d’espace attirant immédiatement de nouvelles existences et le besoin de combler ; ou, dans les espace clos de la vie que l’on voudrait privée, le comblement a lieu par la poussière de l’absence qui s’y accumule trop vite. Qu’on reconnait parfois avec difficulté comme étant la sienne, et celle des proches qui sont passé par là, puis ont disparu.
On est sans cesse confronté aux creux des autres, attiré soi aussi, par ces souvenirs souvent anonymes dans lesquels on passe, vite, sans vraiment de conscience de ces présence muettes, ni du fait qu’on ait été attiré. On en garde pourtant la trace en y mêlant la sienne, comme d’un toile abandonnée par son araignée et qui colle à la peau du passant qui s’aventure dans un de ces lieux de souvenirs, déserté.
Ce ne sont que bribes ténues ne contenant souvent rien qui nourrisse vraiment mais il est des ravissements inattendus presque autant qu’inexplicables dont l’écho fait soudain s’effondrer en soi une base si lointaine et profonde qu’on ne la connaissait plus. Tituber alors et sentir la vieille vase remonter jusqu’aux caroncules, pousser au crâne. Ça pue et ça colle mais on s’y vautrerais bien quand même tant on sent au fond la possibilité d’un minuscule trésor à exhumer, ou tout simplement le plaisir de cette fange là dont a force de fuite on avait fini par oublier la douce chaleur.
On s’en extirpera, poussé par une douleur trop entêtante, à moins que tiré par une conscience plus forte que l’oublié ressurgi, titubant peut-être un peu, abandonnant un zeste de cette chute au prochain qui passera par ce creux ; poussant la ville un peu plus avant dans ses circonvolutions.

Imaginer (Kantor)

« Ce n’est pas vrai que l’homme moderne est un esprit qui a vaincu la peur.
Ce n’est pas vrai !
La peur existe.
La peur devant le monde extérieur, la peur devant le destin, devant la mort, la peur de l’inconnu, du néant, du vide…
Ce n’est pas vrai que l’artiste est le héros ou le conquérant intrépide, comme nous l’apprend la légende conventionnelle.
Croyez-moi, c’est un homme pauvre et l’impuissance est son lot, il a choisi sa place face à la peur. Pleinement conscient.
C’est dans la conscience que naît la peur. »

Tadeusz Kantor

Image : Koichi Kurita

Imaginer (porter)

Du plus loin il porte la mort sur ses épaules. Il l’imagine : une sphère, immense et pesante, sans que ne l’ai jamais vue ni sentie d’aucune manière sinon cet affaissement dont il décida très tôt qu’elle en était la cause. Il ne peut imaginer d’autre cause ; ni l’imaginer autrement. Il essaie pourtant. Mais toute tentative n’aboutit qu’à cette masse sphérique sur ses épaules, à laquelle, malgré l’évidence de toujours, il n’a jamais pu se faire ; pas même une lassitude de la pensée qui, à défaut d’alléger le corps, libérerait l’esprit. Il n’en remet pas moins cette certitude à l’épreuve tout le jour, pour trouver une autre évidence que la mort. Simultanément, il cherche un moyen de se débarrasser d’elle et décide que, lentement, au fil des ans, elle céderait et s’éroderait, se faisant à mesure plus légères aux épaules, cependant qu’une fatigue totalement inconnue au départ ne cesserait de croître sur le même rythme dans tous le corps.
Il s’en convainc.
Mais il ne sait en fait si le poids diminue vraiment, ni si la fatigue gagne, puisque la difficulté quotidienne, elle, reste, telle que toujours, cet affaissement dont il fait l’objet, l’entraînant inexorablement vers le sol.
Sans, à vrai dire, que sa position n’ai changée tout ce temps — sinon il y a longtemps qu’il aurait touché ce sol qui le porte — mais il est malgré tout sans cesse comme projeté vers lui. Et ne saurait lutter contre cet entraînement.

Ainsi allait-il de longtemps maintenant, supposant une mort patiemment vaincue, une fatigue galopante, toutes deux enfermées dans l’immuable effondrement quotidien. Arrivera un jour pense-t-il, où, la fatigue à son comble, la mort ne sera plus rien ou presque, un grain intangible, une poussière d’elle-même. Tant rien qu’un faux geste, elle lui échapperait. Seul avec sa fatigue, il lui succomberait.

Imaginer (question)

Ne lui posez pas la question qu'il vous sait vouloir lui poser.
Au seul nom que vous prononceriez vous détecteriez peut-être un tremblement ; il tremblerait, sa voix le dirait dans sa réponse, cette perte d'intonation, qui fait tomber les mots dans la gorge.
Mais en fait, il aurait frémi avant ce nom. Sachant qu'il allait être dit.
Il le saurait dès le début de la question — il a cette peur que vous le disiez — et ainsi, une fois votre question posée, il y aurait déjà une éternité qu'il aurait été happé par elle, par ce qu’elle contient, auquel son corps réagit.
Pas une douleur, pas vraiment. Ni un honneur, il ne s'en croit pas digne ; il ne l'est pas ; on ne peut penser l'être.
Il y a un gouffre entre eux, entre ce nom et lui, entre ce nom et tout autre nom. Mais c'est un gouffre que l'on peut visiter, dans lequel on se glisse, s'y perd volontiers, on y vivrait sans doute. Pourtant il faut en ressortir ; visiteur on ne peut y rester, l'habitant, le vrai, vous rejette un peu, en silence mais on comprend qu'il faut partir, tourner la dernière page et ce vide qu'elle contient. Il faut laisser le mystère au gouffre, à ces recoins.
On y reviendra.
Je crois qu'il aimerait pouvoir en faire partie, que ce soit un peu son gouffre, et c'est ce que vous lui diriez presque.
Mais il ne peut l'entendre. Il se dit qu'il ne le doit pas.
Par cette question vous réaliseriez tout pour lui d'un coup : révélation du désir, possibilité de le réaliser, obscénité de le dire, incongruité d'y avoir cru un instant, honte, douleur du rejet.
Il devrait prendre un temps avant de répondre, mais il ne le prendrait pas, irait trop vite, mâcherait des explications pour dire que non, que ça n'est pas possible — mais merci, il dirait merci, beaucoup trop —, fanfaronnerait peut-être.
Non, ne fanfaronnerait pas, pas avec vous, pas à ce propos. Même pour s’en faire un masque, il ne le ferait pas.
Il ne fanfaronne qu'avec lui-même à ce propos, car bien entendu ce que vous pensez, ce que vous dites avoir senti, bien que se le cachant, il l'a senti, le sait, le pense dans l'intimité de ses circonvolutions, joue avec comme d'une flamme un pyromane le ferait, .
Sa voix glisserait imperceptiblement vers le chuchotement, marcherait au bord de celui-ci. Vous ne le sauriez même pas, écoutant sa réponse, mais pour lui il y serait déjà tombé, au fond, là où le silence,
seul,
existe.
Il se tairait vite, ne finirait pas ses phrases. Les suivantes surgiraient, des sursaut, pour se hisser hors du silence qui en dirait beaucoup trop.
Il y aurait aussi un frisson jusque sous ses cheveux, il le cacherait dans un sourire, mais ses yeux se plisseraient, deviendraient durs au lieu de rieurs.
Un peu comme ça.
Vous vous sentiriez rejeté d'une complicité que votre question en forme de compliment voulait instaurer.
Un froid, dit-on, mais il ne vous en voudrait pas. Il ne veut pas en vouloir à ce propos à qui que ce soit. Quoi qu'il soit dit. Tant des reproches que ce vous lui dites. En vouloir pour des reproches, ce serait un aveu, encore.
Que resterait-il de cette question ? Assurément, il la regretterait. Il savait que vous la lui poseriez ; il s'y est préparé, y a beaucoup répondu, seul face à lui même, sachant qu'il se mentait. Qu'il vous mentirait. Mais pourtant ce mensonge, tout bancal qu'il est, avec son frisson, ses silences, c'est tout ce qu'il a. Il regretterait, votre question, son mensonge.
Pourtant, il pourrait en parler, il l’a déjà fait, mais il choisit ses moments, et avec vous ce ne serait sans doute pas le bon. Ou pas pour dire ce que vous lui diriez, pas comme ça ; cette question. Ce compliment.
Ne la lui posez pas.

Un temps.

Vous la lui poserez.
Il tremblera.
Il savait que vous la lui poseriez.

Syndiquer le contenu