Imaginer (revoir la mer)

Puissance car dans ces langues successives qui ne t’atteignent pas — y veiller sans relâche, ne pas avancer jusqu’à la tentation — tu sens encore la masse de l’eau, loin, écrasée de nuages, les sursauts des vagues à perte de vue, volutes d’écume, moutons.

Imaginer (nuque)

Temps, qui d’autre sur les épaules, lourd parfois autant que pas assez d’autres, la nuque à le chercher et le fuir sans cesse selon, que dire sinon les étranges voies du désir par moment — jamais le bon. Sur cette nuque aussi, la peur ; tout juste ce que senti d’elle en fait, ce picotement qui saisi si souvent lorsque ignorant de ce qui suit, se glisse dans l’espace niché à la base du crâne et s’y arrête parfois. C’est au dos alors que retrouver la peur, par la présence du temps qui y cesse et scrute sa propre chute figée. Dans l’espace fin entre temps stoppé net et dos, ça frémi ; ça hérisse du dedans jusqu’à la peau au-dessus : tout toujours du dedans vers l’inconnu tout autour, traversant ce sac de soi sur lequel en l’occurrence perle la sueur, comme aspirée par le vide. Elle passe en réalité à force de frissons, immédiatement cristallisée au contact de quoi, la peur qui d’autre. Tout soudain glacé tout autour alors que pas plus froid l’instant d’avant, sinon la peur à la surface et l’aveu d’elle dans le frémissement. Tant glacée que pas certain finalement que cette surface là et ce qui y glisse soient de soi, mais sinon qu’y aurait-il à transpercer, et qui transpercerait, du dedans au dehors ? En réponse, frissons encore, du dedans vers. Traversée de soi qui hérisse, signe du tout s’échappant de ou aspiré vers, que préférer, par la peur, quand le temps cesse et lui laisse une place, mince, vers le corps inquiet où elle se glisse. Le froid et ses frissons passés, le temps reste le plus souvent muet au dos, pour quelle raison non su, jusqu’à ce qu’une fois la certitude acquise que tout s’achèvera en cet état, ou y stagnera sans plus jamais de retour, il reprenne. Jamais eu suffisamment de conviction pour échapper au bout d’un moment à l’idée que tout soudain cesse ou ne cesse de ne pas cesser, sans autre raison que quoi sinon le vide laissé par une peur révolue, l’est-elle vraiment ? Bien que le sol semble une plus grande vulnérabilité parmi les rampants et les miasmes, y plaquer le dos l’abriterait et faciliterait sans doute la reprise du temps et le comblement enfin d’un espace alors si petit que ce restant de nuque dégagée au dessus du sol ; quoique quand le temps pèse aux épaules il ne semble y avoir d’espace qu’il ne puisse occuper ; sinon pourquoi tant aux épaules ? Surtout allongé sur le dos n’offrirait plus à la peur que l’immense possibilité du devant et des yeux ; à laquelle le dos et la nuque sont finalement préférable. Attendre donc, debout encore, que cesse ce que supposée pour peur, ou son résidu que seul le temps craint encore, ou encore que ce dernier reprenne sa place, ou quoi d’autre sinon un de ces trois supposées ? Tandis qu’elle se croit perdue, clouée par la résignation dans l’immuable, le temps finalement repart, inespéré ; vite il comble son retard-trop et reprend son immuable. Qu’alors sinon sa totalité rendue au corps, se remplissant à nouveau jusqu’à la prochaine peur sans doute. En attendant, le lourd aux épaules, trop déjà. Retour également de l’oublié du devant que la nuque avait plié à son ombre, rendu aux deux yeux noirs n’ayant rien jusqu’alors, sinon le sol dans l’ombre ; et le temps, une révolution complète mettons, qu’ils y ont perdu. Au mieux. Au mieux, y avoir perdu une révolution complète.
Jambe, genou pour pied : un devant — qu’importe lequel, mais souvent le même —, puis la suivante : au pas.

Imaginer (ne pas dormir)

Fini ce jour, soleil haut, “« où que je sois encore… ” d’Arnaud Maïsetti dans la collection Déplacements (je mets les majuscules, un peu las de cette mode qui voudrait que le contemporain s’incarne dans les minuscules).
Expérience nouvelle en premier lieu puisque c’est lire une musique dont j’ai en oreilles la voix de l’auteur, se lisant — et c’est déjà, ce retournement sur soi, tout le livre — lors d’une lecture publique.
Cette musique, calme et assurée, de l’auteur, debout au milieu des écoutants dressés de même, lui feuilles entre les mains — l’objet livre n’était pas encore là, qu’importe, l’impalpable donne toute sa consistance au livre — je crois que j’ai fermé les yeux.
Trouble donc mais évaporé vite par le basculement dans le texte et ses méandres, le cheminement continu jusqu’à un essoufflement qui ne vient pas, un déséquilibre jusqu’à chute mais abandonné, règles de la nuit, par celles de la physique, et ainsi surplomb, dont on ne tombe, au dessus d’un vide dans lequel on se laisserait finalement bien tomber. Que trouver au bout des pages, sinon l’idée de devoir se renvoyer au creux d’elles-mêmes.
Si j’osais, je dirais cosmogonie de la fin. Car si c’est vers la fin qu’on nous mène, celle-ci n’est pas apocalypse ; elle, se dévoile à rebours, se déroule avec calme et puissance dans la nuit qui ne cesse — et l’heure, pourtant, avance, des images et des fantômes la traversent — jusqu’à conduire à l’autre extrémité du sac d’ombre dans lequel la tombée du jour nous a pris ; ou en dessous duquel on s’est jeté. Sac ou tunnel.
Je pense adadgio (ma non troppo), immédiatement. Musique, inexorable mais non douloureuse, toute naturelle pour ce qui ne semble pas l’être. Musique, qu’on est, soi, jouant, dont le début n’était déjà que l’annonce de la fin. Et la fin, annonce de.

Imaginer (aussi, peut-être)

C’est crier, aussi, peut-être, que d’être debout ;
pleurer, aussi, peut-être, que les yeux perdus, où sourires parfois ;
aux éclats, aussi, peut-être, que de se précipiter vers ce qui ne nous est rien, devant ;
s’arrêter, et demi-tour, et revenir ;
dire-hurler, aussi, peut-être, que la fourchette trop vite, et les doigts à la rescousse ;
Être ;
Totalité de soi, ainsi, peut-être.
Chanter, aussi, peut-être, et battre des mains, qu’en chien de fusil sur le canapé ;
ne pas bouger ;
mais qui sais ce qui tourne, aussi, peut-être, à l’intérieur ?
Où tout autre ;
aussi, peut-être ;
ou le même, mais comme un autre aussi, peut-être ;
peut-être les mêmes yeux, même sourire, mêmes mains — et le doigt qui dit — même grand corps et cheveux tant disciplinés qu’indisciplinable.
Ce pourrait-être et c’est, aussi, peut-être, ce que ce fut, ce que sera.
Ou peut-être, aussi ;
Tout autre encore.

Imaginer (terre)

Que dire ?
rien, ou pas beaucoup plus que vu
or qu’à voir sinon vague lueur lunaire voilée d’un ciel sans étoiles ?
ou ce que pris pour, extrapolé du sempiternel noir ?
pas tant lueur que vague halo, trace, comme souffle d’air,
si peut que pas.
Insuffisant quoi que ce soit pour qu’ainsi immobile
autre que noir finalement vu.

Qu’en dire ?
à tâtons pas même le courage bien que paumes à terre
attendre quand-même sous les doigts, une fleur, une herbe au moins
de cette terre sous les paumes
grasse jusqu’à suintante
ou ruisselante d’une pluie par ailleurs non sentie
sans que boue où s’enliser non plus
à moins que larmes : tant larmes que jusqu’à main.
Tant larmes ?
Qu’importe si suffisant à germer.
À humer l’air rien d’un entêtant sous-bois souvenu, champignons
peut-être une poignée jusqu’au nez pourrait la mieux sentir
voire sous le nez la bouche : goûter
rugosité sous la langue bien mieux que les doigts
puisqu’elle qui discrimine jusqu’à toute finesse
— en bouche seraient texture, goût, odeur, son
et si la terre était noire elle rassasierait la vue et ainsi les cinq sens.
La langue y trouverait une graine que la main retournerait au sol.

Qu’en faire ?
Pour l’heure, caresses sans bouger à peine
vouloir la terre, sa douceur et son souffle lent, venir chercher la main.
Serait-ce si elle gonfle signe qu’en son sein ça pousse ?
Quelle fleur ?
ou herbe au moins ?

Alors ?
Rien ne bouge, rien sentis vraiment
ou non vu.
Pas plus d’entendu, y compris l’incessant supposé en poitrine
ou tant le supposé que plus : mort.
ou pas encore celui-ci : in-vivant.
Tout à commencer alors, alors qu’harassé comme autant que siècle
sans que quoi que ce soit souvenu
l’idée de ce tout passé n’étant possiblement qu’un ouï-dire de ce qu’advindrait
une fois hors de
ou rentré en.
Quoi ? Où ?

Qu’alors ?
sinon attendre
les deux bleus pas plus écarquillables qu’alors.
Tant que larmes ?
Rien sentis pas même l’humus et le moisi qui chauffent au dos
pas la force d’y goûter.
Entendu ? toujours pas l’incessant imaginé sans preuve.
Sous la paume, la terre
une fleur attendue sous peu.
Espère
une herbe au moins.

Imaginer (balladodifusion)

N’ayant nul où comme d’habitude se poser : lignes ou pages jusqu’à mots et lettres, et blancs et vides — espaces, féminines, entre eux tous, jeux du typographe où chercher la langue — les deux, bleus, errent dans le wagon.
Derrière eux une pensée se déroule : ils l’entendent comme la liraient bien que ne la voient. Alors se figent. Ne se posent pas puisqu’il n’y a rien à, mais, immobiles, cherchent dans l’espace l’assise de la parole entendue. Celui qui parle n’est pas là, pas plus presque que la source sonore puisque elle s’amenuise avec le temps, disparaît à la poche comme aux oreilles. Devant la fixité de ses yeux, le visage de même : bouche noué sur une expression étrangement neutre, comme se refusant à elle-même, peau inerte, paupières oubliées sur les deux, de plus en plus secs.
Ce n’est pas une image de la rêverie que les autres paires voient sur ce visage, mais ce qu’ils observeraient s’ils étaient à la place des mots, lorsque les yeux les lisent.
Nécessité régulière pour les deux bleus d’abandonner pour un autre identique ce vide scruté avec paresse sans que rien vu, mais dans lequel les autres voyageurs se sentent lentement décryptés. Tel des mots finissant par clamer le malaise ressenti à être transpercés sans cesse, les attitudes des regardés disent l’obscène de ne les pas voir alors que les regardant.
Vient pour finir l’idée de laisser les paupières les couvrir tous. Le noir offrant plus d’assise que tout ce que vu alors. Et supporter l’idée de devenir, soi, le scruté des autres, seul, debout en la foule, le wagon, nu en sa couverture, mal caché derrière sa quatrième.
Rouvrant les deux bleus.

Imaginer (scène)

Wolfgang Amadeus Mozart – Ach, ich fül’s (La Flûte enchantée)
Sandrine Piau (soprano)

Un parmi d’autres, foule rassemblée là. Un, sans que finalement vu autre que soi et ce qu’en face, loin devant en contre-bas : vaste scène vide et celle qu’elle porte — bien que pas suffisamment vaste et vide pour qu’elle ne soit pas oubliée au profit de la minuscule. Rien su de ce qui doit alors frémir dans l’immensité droit devant, autour et aux pieds ; corbeille baignoires orchestre. Elle doit pourtant vibrer, quelques incongruités sonores s’en échappant par touches, de celles qui d’habitude font frémir et plaquent violemment jusqu’au réel. Pas même sue l’immensité elle-même qui nie le gouffre dont elle se fait habituellement un rempart. La nécessité alors qu’elle ou soi s’extraie de la scène et cherche l’obscurité profonde jusqu’à Un(e) sans que finalement vu autre que soi, tant peu soi qu’au tréfonds pas plus vu que sentis. Extrait de, s’oubliant. L’espace si plein qu’il n’existe plus qu’en tant que réceptacle clos tel que de toujours, mais de proportion inconnues. Car quelles pourraient-elles être devenues pour que tout soit soudain si plein qu’il faille fermer les yeux pour s’y retrouver un peu, s’assurer que l’on est soi, l’entendant. D’autant que ce n’est pas un comblement qui exclue mais un qui fragmente l’entendant jusqu’à la dispersion en chacune des vibration, réduisant à présent la salle au rien du peu de corps que l’on peut maintenir autour de soi.

Les clos encore, deux plus que jamais, chercher au fond l’inconnu qui fait cœur, laisser aux sons tout ce qu’autour, inane si non noyau ;
essayer de le lui écrire, de le lui dire ;
espérer que le temps pour le vide de retrouver son espace, ce centre rassemblera à lui les fragment dispersés ;
être là, se chercher encore un peu, vouloir se perdre à nouveau,
quand elle se sera tue.

Imaginer (Tour Eiffel)

Seul, sans que jamais ne le soit vraiment, tenu, en ces lumières, creux de nuit, sous le bois des planches disjointes de la passerelle des arts, et jusqu’en l’eau aperçue loin en dessous, par la résonance de ce qui porte, claudique pour un temps encore.
Survient une lucidité, ou que sais-je : la brume abandonne les orbites un temps et laisse percevoir au loin que le brouillard, non imaginé ailleurs qu’en soi alors, ici aussi masque une évidence à qui l’aurait déjà trouvée, nœud ou charpente de la cité, ce en quoi elle se dit, par quoi elle est reconnue ; mais incongruité, épine d’irréelle jusqu’à l’anormal à ce qui n’ose plus chercher, plus trouver ; perdu en doutes. Qu’en ferait-il, lui, s’il trouvait sa tour ? Serait-elle cette réalité, cette absence qui palpite dans son noir ? Que dit-elle à l’étranger qui la scrute, incrédule, ne sachant trop que faire de cette envie encore qui pointe sans s’affirmer — l’affirmer ? —, sans briller — exploiter cet éclat contre tout ? Touriste de soi, explorer ce qu’en dedans, guetter une tour ou qu’importe ce qui désigne, qui qualifierait l’espace. S’assurer de sa réalité afin de n’y pas pendre trop d’espoirs. Ou renoncer. Ne pas l’insaisissable scintillement dans la brume et ce qui y palpite. S’en tenir au bois, planches et le vide entre les pas à pas d’un bout à l’autre, d’une rive à.
Bon qu’à ça. Si seulement.

Imaginer (une page)

Tomber en la page comme venant de nul part. Savoir qu’on sortira de même. Chercher entre les deux l’insaisissable voix. Elle est pourtant bien là, impalpable mais présente, partout et de longtemps. Reconnue à chaque relecture telle qu’elle le fut au jour du premier souffle lu. Bruissante au dedans comme jamais n’aurait pu l’être autrement. Les inflexions en écho dans les courbes — car pas tant monocorde, musicale, même — ne se laissant arrêter par rien. Ou plutôt ne faisant rien, mais le reste ne pouvant résister. Ou bien ce reste, cette existence autour qui lui cède la place ne le voulant pas. Pas l’envie de le vouloir ; se laissant transpercée, auditrice sourde le livre entre les mains, cependant que la voix, droit devant pas à pas depuis son aube, irait, inchangée à jamais. Et c’est ainsi qu’il faudrait la dire, face au micro. Sans frémissement, sans doute. Tout d’elle comblé et comme vide sitôt qu’elle cesse.
Comment l’autre voix, celle qui s’entend, pourrait la dire ? La faire sonner ? Soudain comme un instrument dont on ne saurais que jouer, rien de plus.
Car si la voix qui s’enregistre ne semble pas celle qu’on pense avoir pour les autres ; certitude aussi que ce n’est pas celle qui à écrit. Qu’il aurait fallu une fraction infiniment plus courte ici, un balancement là, et puis un abîme où surgirais l’ouverture des yeux.
Que ça n’aurait pas suffis.

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