musique

Imaginer (ficelle)

   Je te guette de là où tu gis. D'où il me semble que tu gis, n'en connais pas d'autre, alors ici te guette, où gis, va gésir — gésir n’admet pas de futur simple —, le temps d'y être enfin, si supposer qu'il y ait un entre-sort quelconque avant que tu me parviennes expliquant que je ne t'y ai pas encore vu. Attentif, je t'attends, anxieux de savoir te reconnaître, te pardonner, comme j'espère que tu me reconnaîtras, et me. Comme chaque fois que j'y viens je ne sais ni quelles couleurs ni quels sons donner à ce que j'écris sinon qu’aujourd'hui il y faudrait foule de sons, jusqu'à musique, une totale. Tu vas finir par arriver, je vais te voir, ne pas te toucher, ni te parler, puis repartir, encore en repartir, seul, et le temps passant oublier sans doute un peu. Jusqu’à y revenir, car je reviendrai, je m'assoirai encore comme aujourd'hui dans ce vieux fauteuil dont le velours rouge gratte la peau nue de mes cuisses, dont le velours rouge gratte la peau nue de mes bras, dont le velours rouge gratte la peau nue de mon dos, cependant qu’à mon corps glisse une sueur acre et piquante ; je ne m'y m'assoirai pas en fait, mais y serai assis, puisqu'il n'y a que ce fauteuil trop grand — 3 ans, je montrais 3 ans, 3 doigts, avait-on le droit de se retrouver ici avec si peu de doigts d'âge ? — pour m'accueillir ici, depuis des années, au séjour des. Ou bien serait-ce que le fauteuil grandit chaque fois pour toujours mieux m'y accueillir petit, afin qu'il soit acquis que j'y ai toujours trois ans et les larmes de trois ans et l'incompréhension de trois ans et la colère de trois ans. Je m'y blottis un peu — ça gratte, c’est désagréable —, remonte haut mes genoux jusqu’aux yeux pour mieux scruter en douce ceux qui passent ; je ne voudrais pas te rater, te laisser filer en douce, comme ça ; pas deux fois. En t'attendant c'est idiot mais plus fort que moi, m'assaillent les hypothèses de celui que tu étais l'instant avant de partir pour l'innommable ici — je t'y attends, la tristesse entoure un peu, réconforte presque — désespoir, fatigue, psychotropes, abandon, coup de tête, qu'importe, je fais de vaines listes, qu'importe pourvu que ça apporte un peu de justification, une logique dans laquelle me glisser — celle-là même peut-être qu'il faut savoir oublier pour jouer. Mais je ne te sais que gentillesse, douceur, trop de rêve, écoute et encouragements — le jour ou, dix ans d’ici, j'ai remonté la clar (on disait « clar ») tu me souriais déjà « laisse couler, le solo c'est de l'eau, il est là, rien à faire, allez, on fait tourner Saint Thomas » —, thèses sur la métaphysique de la pentatonique dans lesquelles tu te lançais au petit matin — peu après nous serions quelques regards cernés à faire le chemin dans la ville endormie pour prendre le premier RER ; si bien que je n’ai connu de ta ville que ces rues muettes, après le dernier RER qui nous amenait et avant le premier, celui des travailleurs, qui nous portait à nos lits, vous laissant endormis sur les matelas qui occupaient le sol des chambres, le feu mort de la cheminée, les bouteilles vides, les cendriers pleins, les rares restes de ce que Pedro avait cuisiné (hier encore il était aux foureaux ; tristes ils ont trop bu, trop fumé, mais je n'ai pas râlé, je ne voulais pas que tu aies besoin d'intervenir, user de cette science qui se doit de calmer quelque conflit qui soit). Tu vas passer parmis la foulle, devant moi, mais muet je ne pourrais te dire que j'aurais aimé que tu poses ton regard doux sur cet incroyable qui m'occupe en ce moment — il dort, j’entends sa respiration lente de l’autre côté de la cloison —, sois certain que je te l'aurais collé dans les bras, heureux que ses yeux et son sourire suivent les volutes de ce que tu lui aurais raconté du monde. On aurait peut-être fini par lui chanter une grille — tu nous faisais chanter les standards, basse, solos, nous libérer de la contrainte des doigts, de l'anche, Bastien muet, à se tordre la bouche sur la guitare. Je n'ai pas joué ce matin — mais elle était là, dans mon sac à dos, au cas où, comme autrefois, impossible de sortir de la maison sans l’instrument dans le sac —, j’ai eu peur de ne plus savoir (de faillir, m’écrouler), trop longtemps, un vieux klez me serait sorti des doigts — je sais lequel, je l'ai hurlé depuis ce fauteuil il y a des années, pour Hanna qui m’a attribué ce surnom par lequel tu m’as toujours appelé, pendant que Sylvain crachait de larges flammes aux cieux de la Miroiterie —, d'un triste loin d'être nécessaire.
   Me semble qu’enfin je t’aperçois, tu dois avoir les cheveux longs d'il y a dix ans, ton alto en bandoulière, le dernier, le blanc, Marc III — il était là ce matin, devant ta boîte, hors de la sienne, nous l’avons salué —, d’ici tu sembles sourire, tranquille, serein de ton choix. Mais il est temps, je pars.

Tableau : « Concetto spaziale, attese » 1960, Lucio Fontana

Imaginer (anonyme)

Vous vous plaigniez souvent de l’anonymat que crée la ville. Je vous répondais l’invisibilité qu’elle permet. En ces temps nous passions au creux des murs où je vous pistais autant que m’y retrouvais ; en vos traces, ou celles que vous suiviez, nous parcourions obstinément chaque jour ces trajets anonymes qui vous faisaient tant trembler. Vous vouliez des regards inconnus qui n’étaient pas là cependant que je vous dévisageais depuis la masse critiquée, vous encourageant mais n’en pouvant pas sortir, pas me dévoiler dans la clarté qui vous portait. Nous allions, deux comme aucune dualité ne saurait être écrite mais rien n’aurait pu nous définir couple :
    j’étais dans l’invisibilité de vous,
    vous n’aviez pas-même un nom à donner sinon cet autre qu’était le mien,
    ça ne suffis pas.
Il y a peu, je suis retombé dans une bulle de nos vieux sons, ceux auxquels nous confiions nos oreilles les soirs de trop grands silences, nos esprits acérés dans la nuit. Souvent nos yeux partaient un peu et chaque fois que le passage était passé il fallait y revenir sans fin, nous nous mentions alors sur le désir de celui-ci, pour que rien ne cesse plus. Aucune concentration ne pouvait résister à l’abandon mais j’affirmais que seule celle-ci semblait pouvoir nous plonger suffisamment dans l’écoute. Il nous fallait l’attention disais-je, celle qui niche entre la surprise et la connaissance. Rappelez-vous pourtant : nous connaissions déjà ces passages mieux que nous nous connaissions l’un l’autre, mieux que nous même. Je devrais aussi redire l’envie d’entendre encore ce trille de la main gauche qui vous faisait tant frissonner. Ou bien était-ce moi ? Je crois que vous sentiez alors l’excitation d’une foule vous caresser la peau et je tremblais de savoir arriver l’instant au fil des notes : vous partiriez. Alors l’instant n’était jamais parfait et le frisson insuffisant ; nous restions étendu l’un et l’autre jusqu’à ce que nos corps finissent par chuter du haut de leur propre poids, quand le sommeil dérobait la terre, que nous ne savions pas nous y laisser ensevelir : nous attendions un silence avant de rouler à nouveau dans le lit et repartions quelques mesures en arrière, ou depuis le début à nouveau afin de nous épargner la morsure de ne pas sentir le flot se construire.
Nous étions seuls, l’un de nous le disait, et pendant que vous réaffirmiez l’invisibilité que crée la ville, je vous disais encore l’anonymat qu’elle permet. Où nous glissions.

Imaginer (arpeggione)

    Arpeggione d’un froid printemps, bleu quelques nues timides, pâles pétales, tronc pelé, branches fraîchement rafraîchies — on porte encore écharpes foulards cheikhs —, nouvelle lumière aux façades blanches à nouveau, frisson de sève et frissons, frissons, invisibles piaillements à fleur d’oreilles, invitation au pas, oubli des bitumes tatoués, roulement de talons, montée dans laquelle l’eau a coutume de chanter ruisseau à l’aube propre, entre roues et trottoirs, comme elle dévale tout à l’égout, rouille a ronger le froid acier d’hivers au sol, abandon du dos sur briques à cuire, rouge monde derrière le bas des paupières, iris cachés, trop tôt pour tâcher le vert, mais s’y rouler déjà à souffle court, rallonge du jour jusqu’à la nuit et de l’autre côté du ventre-monde à s’arrondir ; ça frémi, tremble, et tape.

PS : oui, je trouve que Martha Argerich est un peu trop sur ses basses, et d’aucuns auront sans doute d’autres versions à proposer… dont, sur youtube, celle de Yo-Yo Ma, mais pas de lien possible ici. Mais je voulais un alto… Accepte toutes idées de versions autres.

Imaginer (portée)

Tu sais cette autre musique là non loin. Sous les doigts. Comme depuis les première fois, le gai et le triste mêlés, les inflexions de l’anche, la laisser céder jusqu’au bord de la rupture. Mais non, ne pas oser, pas tout de suite. Tu préfères le support de la partition les K622 et opus 120n°1 pourtant bien plus difficiles, mais dont le labeur justifie la maladresse. Tomber avec un cadre auquel se rattraper pour ne tomber seul, avec la seule musique et comme on la nourrit pour se tenir debout, soufflant. Perdre ce qui la tenait autrefois.

Imaginer (Kagel)

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