ville

Imaginer (anonyme)

Vous vous plaigniez souvent de l’anonymat que crée la ville. Je vous répondais l’invisibilité qu’elle permet. En ces temps nous passions au creux des murs où je vous pistais autant que m’y retrouvais ; en vos traces, ou celles que vous suiviez, nous parcourions obstinément chaque jour ces trajets anonymes qui vous faisaient tant trembler. Vous vouliez des regards inconnus qui n’étaient pas là cependant que je vous dévisageais depuis la masse critiquée, vous encourageant mais n’en pouvant pas sortir, pas me dévoiler dans la clarté qui vous portait. Nous allions, deux comme aucune dualité ne saurait être écrite mais rien n’aurait pu nous définir couple :
    j’étais dans l’invisibilité de vous,
    vous n’aviez pas-même un nom à donner sinon cet autre qu’était le mien,
    ça ne suffis pas.
Il y a peu, je suis retombé dans une bulle de nos vieux sons, ceux auxquels nous confiions nos oreilles les soirs de trop grands silences, nos esprits acérés dans la nuit. Souvent nos yeux partaient un peu et chaque fois que le passage était passé il fallait y revenir sans fin, nous nous mentions alors sur le désir de celui-ci, pour que rien ne cesse plus. Aucune concentration ne pouvait résister à l’abandon mais j’affirmais que seule celle-ci semblait pouvoir nous plonger suffisamment dans l’écoute. Il nous fallait l’attention disais-je, celle qui niche entre la surprise et la connaissance. Rappelez-vous pourtant : nous connaissions déjà ces passages mieux que nous nous connaissions l’un l’autre, mieux que nous même. Je devrais aussi redire l’envie d’entendre encore ce trille de la main gauche qui vous faisait tant frissonner. Ou bien était-ce moi ? Je crois que vous sentiez alors l’excitation d’une foule vous caresser la peau et je tremblais de savoir arriver l’instant au fil des notes : vous partiriez. Alors l’instant n’était jamais parfait et le frisson insuffisant ; nous restions étendu l’un et l’autre jusqu’à ce que nos corps finissent par chuter du haut de leur propre poids, quand le sommeil dérobait la terre, que nous ne savions pas nous y laisser ensevelir : nous attendions un silence avant de rouler à nouveau dans le lit et repartions quelques mesures en arrière, ou depuis le début à nouveau afin de nous épargner la morsure de ne pas sentir le flot se construire.
Nous étions seuls, l’un de nous le disait, et pendant que vous réaffirmiez l’invisibilité que crée la ville, je vous disais encore l’anonymat qu’elle permet. Où nous glissions.

Im… (ville-écran)

Sous l’incitation de Jérôme Denis (de Scriptopolis) et François Bon (de Tiers livre), le premier vendredi du mois est l’occasion d’un Grand Dérangement : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière, comme l’écrit Scriptopolis, d’établir les liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.
Voir ainsi l’échange entre Liminaire et Fenêtre open space...

Pour le Grand Déménagement #1, Arnaud Maïsetti occupe l’espace ici, et ce jour, je suis chez lui.

Ville qu’on affranchit de tout quand on marche sur elle. C’est pour la prolonger, et nos pas la fondent, oui. Ville qu’on affranchit des distances, d’abord : et de l’espace qui se serre en moi, il ne reste plus que l’écart qui sépare le pas posé et le geste qui l’écrira plus tard (pas trop tard) ; écriture qui cherche l’intervalle mesurant la distance entre la vie et son récit. Ville qu’on affranchit aussi du temps passé à la combattre : les heures d’astreinte où il faut aller, les premiers métros, les derniers métros, sont la seule horloge du temps pour moi : entre, ce n’est que du temps mort ou vivant de l’occuper, de l’emprunter : de l’échanger surtout. Contretemps instable des heures qui meurent et vivent seuls, sans qu’on les pleure. Ville qu’on se donne et qu’on se partage comme sur un coin de table, les verres, les adresses : dans les paroles qu’on échange, c’est la géographie de la ville qu’on voudrait formuler, dessiner les contours — et c’est toujours d’elle qu’on parle, sans doute. Sur l’écran, les mots qui la disent cartographient, signalent les directions : ici, là. Ville qu’on affranchit quand on l’écrit : libèrent les paroles qui l’arpenteront.

Arnaud Maïsetti

Imaginer (laver)

Masque encore, sombre, couleur uniforme sous le jaune des tunnels comme au jour. Y retrouver la ville qui s’y cache, couverte d’une ombre de toute part que le soleil ne maîtrise plus : elle colle tant que la ville se trouve incrustée de cette nouvelle peau qui la vieilli sans lui donner d’âge vraiment. Poussière, acide et grasse, qui pénètre autant qu’elle recouvre, n’étant bientôt plus corps étranger mais nouvelle identité dont on ne sais plus extirper l’ancienne, blanche et ocre, engluée loin dans les souvenirs par ces infimes secondes accumulées jusqu’à masquer l’histoire. C’est un doigt, glissant dans la poussière, cherchant des ongles, qui y tracerait le désir du passé et, révélant peu à peu la vieille peau originelle, fatiguée, n’y trouverait qu’un nouveau présent.

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