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Imaginer (soleil)

J’emprunte toujours les chemins que me révèlent les ombres, car c’est une faute que de croire qu’on saisit mieux le monde à l’unique lumière du soleil : la réalité est autre que sous ce feu, plus riche et plus complexe, plus simple aussi parfois alors que de quelque point de vue que je me place le soleil éclaire trop, écrase l’espace autour de moi et je ne peut plus croire ce qu'il me montre. Alors j'ai fait le choix d'avancer sur les voies que me dessinent les ombres car, tout projeté sur l’asphalte qu'il soit, c’est bien encore le monde que je foule à tout instant, et ces déformations qu'il subit ne me troublent pas : elles me sont même devenues nécessaires : comme terreau où ma voix prend racine et d’où pour finir elle ne s’extrait jamais totalement ; au pire, s'échappant, emporte-t-elle un infime suffisant d’humus humide et froid qui est ce que je suis ; et me voici riche d’un écho supplémentaire d’elle, maintenant qu’elle s’est extraite de moi, que tu l’entends et que je l’ai perdue. Depuis l’ombre où je te murmure, je la reçois pour partie en retour, nouvelle et transformée, et moi seul peut-être y reconnaît les traces d’ombre qu’elle porte et que je lui ai confiées pour aller te chercher sous le feu du soleil où tu t’obstines à rester. J’ajoute ainsi sans cesse un voile aux choses ; donne-lui le nom que tu souhaites : prisme ou kaléidoscope, c’est le seul moyen dont je dispose et il m’apparait juste. Car enfin n’as-tu jamais tiré les rideaux et clos les yeux sur une nuit que l’obscurité envahissait trop peu à ta nécessité ? T’est-il vraiment impensable d’écouter un enregistrement d’orage cependant que, marchant sous une pluie insuffisante, tes cheveux s’agglutineraient de plus en plus à ton front ? N’as-tu vraiment jamais ajouté au réel pour t’y trouver plus ? J’avance à l’ombre parce que le soleil me brûle et m’aveugle, parce que ma peau y fond et m’expose, rouge, à une mort certaine d’assèchement infini. Or si je ne crains la mort, ce n’est pas par cet excès là que je l’attends, pas par un qui me rendrait plus aveugle encore et plus sec, et plus cassant aussi, quand j’imagine sans mal tout ce qui pourrait être vu en dépit de l’infime que je parviens, moi, à saisir, là depuis ce sombre que tu crains et où je me recroqueville un rien encore. Rien d'un rétrécissement, non, un gain, une possibilité supplémentaire, encore une, née dans l’obscurité de la place que je lui laisse. L’étirement des ombres, leurs contorsions lorsqu’elles s’allongent amoureusement sur un réel indifférent, tout, à chaque instant, où que mes yeux se posent dans le noir, est une variation nouvelle de ce que tu vois, toi, au zénith quotidien. Me reste la torture du choix d'une infime lumière ou d'une autre plus ridicule encore, d'une variété de gris à un pastel changeant, tant que parfois je ne me déplace plus et laisse ton soleil animer mes ombres ; je m'assois enfin, ne sais plus être que spectateur, et me taire. Je t’y vois passer, toi, eux, vous tous ; les tombereaux de peaux que vous perdez sans cesse et qui accourent en masse pour danser au soleil leur fin advenu, vos éructations et vos gémissements auxquels nul ne répond jamais, l’eau que vous perdez sans cesse et que le soleil évapore sur l’instant, vous grignotant peu à peu en vous donnant l'illusion du propre contre mon refuge moisi dans lequel je pullule et m’enracine. Quoi qu'on puisse t'en dire, le vrai est qu'à avancer ainsi masqué j’exhorte chaque instant le réel à la métaphore. Et il s’y plie. Alors penchant ma tête j'ai tout loisir de l’explorer de mes mains pendant que je te parle ; d’elles, de leur relief découvert dans les sillons projetés de l’ombre, me vient aussi ma voix. Qu’explorerais-tu si tu te penchais sur les tiennes à la brûlure du jour ? Quels sillons accueilleraient ton souffle ? quel rebond y ferait il ? Comprends-tu à présent la nécessité qui m’étreint ? Car enfin, n’as-tu jamais fouillé ta chair pour finir par y trouver, fasciné, le point d’exquise douleur que tu savais chercher sans te l’avouer jamais ? N’as-tu jamais poussé la fatigue, l’ivresse ou la faim au delà de l’avouable ? Heureux que ces excès se noient au souvenir dans leur propre débordement ? N’y es-tu pas même revenu, hypnotisé, sans y trouver la moindre vérité autre que cette douleur, et le désespoir lancinant qui en avait éclos ? Alors oui, je te le crie pendant que tu te détournes : c’est dans l’ombre et son errance que je trouve les mots que je te lance, ceux qui te parviennent par bribes échevelées et que tu entends parfois suffisamment trop pour les rapporter ; et tu ne peux me tirer au soleil : il m’écœure, tu le sens et sans-doute le supportes-tu encore moins que moi. Tu peux me croire le monde n’est pas moins cru et saignant depuis l’ombre tapie où je m’endors parfois si profondément que tu n’entends même plus mon souffle qui te berce habituellement sans que tu le guette vraiment — et tu me crois perdu, et tu me crois mort, et tu ne sais plus me pleurer.

Imaginer (immédiatement)

Tout alors devrait cesser ? Ne pas laisser au temps celui de se poser sur l'écrit. Ou. Ou laisser au temps celui de se poser, mais n'y rien ajouter d'autre, pour l'épaisseur de la macération ou la fluidité qui s’échappe, comment définir la multitude du processus ? Éviter absolument tout autre chemin que celui de mots qui s'est ouvert alors ; pas un jour où, descendu puis remonté,
   S'assoir là, au lieu même — à l'instant — de l'élan. Et laisser dire, se dérouler, comme la facilité se laisse toucher parfois entre deux circonvolution, ce que dévoilé à peine, début de vibration, ou inspiration qui précède la note, non musique mais indispensable à l’avènement de la musique. Rien de plus que bribe de phrase mais évidence de ce qu’annoncé alors, inconnu mais familier. Essayer donc, et qu’il n’y ait pas même de volonté d’essayer, que noter ne soit rien de plus qu’un automatisme non conscient, un reflet lointain qui ne ternirait pas la source.
   Rester en grève, tant que l’espace aussi deviendrait lieu de défilement immuable, le temps que les nuages passes pour créer un ciel, que les lumières s’allument et s’éteignent tout autour pour la côte, assez de temps pour qu’un cargo, sa course, balaye tout l’horizon, n’ayant pas d’autre existence que celle passée entre les deux extrémités, au loin, l’horizon. Passeraient, dans la lenteur qu’impose cette existence d’acier, d’un groupe de lumières à l’autre, sous un ciel en création constante : couleurs et moires, formes des vagues et chants d’écume, lent prolongement jusqu’au rivage du chamboulement des crètes par la course maritime, porté au pied par la houle. Liseré mourant à l’orée de soi, vite absorbé, effacement du reflux en promesse du flux déjà gonflant ses joues. Attendre que l’espace se résolve enfin, là où le temps échoue. Ou que la voix s’épuise.

Imaginer (grève)

Retour au lieu de première phrase, nul désir précis de celle-ci depuis qu’abandonnée ou presque, mais souvenir vivace de l’instant d’alors — un an — maintenant que frappé à nouveau, cependant que passant l’habituel ruisseau du jour qui fait falaise dans le sable ; même musique lente scansion comme contre l’étendue offerte, métamorphose perpétuelle, à corps soudain jusqu’à l’évidence qui porte aux doigts et leur nécessité au clavier — en attendant saisir la musique sur qu’importe tant que vive, cette crainte toujours d’une évanescence du sentiment le plus clair, alors chercher l’abri, papier ou autre, qui lui préserverait son ondulation. « Pas un jour où tu n’y soit descendu. Descendu puis remonté, sitôt la lisière atteinte. Pas un jour, même chemin, descendu puis remonté… » Pourtant ne pas, ni descendre, ni remonter, suivre une parallèle mouvante, régulièrement déviée par l’écume qui vient presque lécher parfois. De même que n’ayant rien su faire de cette phrase, tenter de ne pas laisser la moindre trace derrière soi, ne pas se retourner pour le vérifier, mais dans le doute s’en rendre plus léger encore à chaque pas, pas flutés entre les minuscules terrils, les orifices, s’imaginer tel ces oiseaux là qui valsent avec les élans de mer perché sur leurs courtes pattes si vives. Re-gagne alors l’envie de s’y pencher à nouveau, que le hoquet cesse pour le souffle apaisé mais vivant. Certitude d’impériosité, contre évidente incapacité. Marée inconnue, puissante et presque solide, contre le sable finalement immuable de la grève placide.

Imaginer (Markowitz)

Naturellement je suis souvent trop enthousiaste du net.
Naturellement : il faut bien que je (me) justifie le temps que j’y passe.
Naturellement.
Ce mardi, retransmission en direct sur remue.net de la rencontre avec André Markowicz. Image floue, grise, saccadée, mais voix claire. voix. portée, pleine et portante.
(non, vous ne la verrez pas. pas sûr qu’il y ait eu d’enregistrement. ça parrait naturel de se dire « c’était sur le net, il y a trace ». non. c’était sur le net, en direct. comme c’était en direct, pour ceux qui étaient sur place. c’était en direct pour tout ceux présents. ça n’est plus en direct. ça n’est plus. il en reste les echos. il va y en avoir. commencez par celui d’Arnaud. ou plutôt finissez par lui.)
L’après-midi il y avait eu petit courriel de Fred concernant fin de mise en page des Anticipation d’Arnaud et en note, en bas, le lien vers le futur direct. (j’ai la date, l’heure, de ce courriel. j’ai le courriel. pas la vidéo). Markovicz. Le fameux. J’ai fait relecteur typo avant mise en ligne des Gens de cendre sur publie. Donc pas vraiment lecteur. Je ne sais — naturellement — pas qui est le traducteur des Dostoïevski que j’ai lus.
Le soir, 19 heures et quelques, Arnaud en chat (j’ai les logs du chat. j’ai la date. j’ai l’heure. je n’ai pas la vidéo) me rappelle que ça a commencé. Deux raccourcis claviers pour ouvrir l’onglet. Deux mots échangés sur ce que l’on (ne) voit (pas). Quelques autres sur ce que l’on entend. Puis silence, on écoute. Chacun à un bout du net sans bout.Puis c’est fini. Image noire. Enthousiasme bien sûr. « il faudra que je re-regarde cette vidéo. Que je l’envoie à Julie. Espérons que Sarah l’a entendue » (je n’ai pas la vidéo).
Julie au téléphone dans la journée. Hasard. Bien entendu, Markovicz. Et je lui dit que je lui envoie le lie vers la vidéo. Elle doit bien être quelque part. Sur le net. (je n’ai pas la vidéo).
Hier, j’ai presque fini la mise en page de la version ebook des Anticipations. Courriel à Arnaud, Fred et François, pour avis. Et un PS à Fred « la vidéo ? de Markovicz ? ». Réponse peu après « que du direct, sais pas si la maison de la poésie va en garder une trace enregistrée » (j’ai les deux courriels. dans l’ordre. dates. heures. par fil de discussion. pas la vidéo.)
Arnaud répond avec lien vers son échos.(pas la vidéo).
Voilà, maintenant, dans la chronologie, vous devriez aller lire Arnaud.Naturellement, je suis souvent trop enthousiaste du net. Naturellement. Mais enthousiaste quand-même. (même si je n’ai pas la vidéo).

Imaginer (½ vie)

— Si ce n'est pas la terre — qui ?

   — Elle encore, au dedans d’elle, au plus profond de ce qu’elle est. Creuser, sans nécessité de plus qu’une poignée, la moitié d’une, tant qu’elle est la bonne. Se baisser jusqu’à elle, Terre, lente révolution et rotation, jusqu’à la poignée, de laquelle extraire le grain, l’infime, mais constituant d’elle pourtant, et donc elle-même, grain en révolution, poignée en rotation quotidienne autour du centre chaos.Attendre encore, et compter. Être l’assis, révolution et rotation, qui compte et attend la transmission d’infimes, mort des noyaux et leur renaissance en d’autres plus infimes encore — quelques échappés de la bataille e⁻,  γ, donc E. Le temps non plus ajout, addition de tours, retour au départ une fois la boucle, mais fin, scission, fission, du noyau lui-même et du temps nécessaire à ce qu’une ½ quantité cesse et renaisse autre + E. Non plus retour à bout d’élipse mais ½ vie par ½ vie la marche lente vers la dernière fission, la dernière ½ morte restante.
On creuse encore, on cherche la terre pour ces rien de césium à faire vibrer, pour ces quelques γ émis qui disent lentement, les micro temps qui s’accumulent. Reste pourtant, dans fond du temps, au le creux de la vibration, l’incertitude — de 5.10⁻16 seconde ? — avant que le doigts ne s’abatte sur la touche.

Imaginer (lacune)

Au début imaginer une police lacunaire, avec pour prétexte moins d’encre sur le papier. Mais c’est aussi créer un vide supplémentaire,  tout invisible qu’il soit, donner au mots plus que le crénage, plus que les interlignes, plus que les marges, laisser ce qui vit en ces espaces gagner un encore, un plus, dans le texte, jusqu’au plus profond du mot, au cœur des lettres. Et dans ces creux infimes ajoutés, toute la place d’une richesse supplémentaire, le poids des mots eux-même à y résonner. Naîtra peut-être d’autant plus l’envie de moins de mots, d’une dilatation des blancs, d’oublier les rugosités des articles, les monts majuscules, les chausse-trappes virgules. On blanchira les voyelles jusqu’à l’oubli, le pâle fantôme d’un « e » impalpable finalement. Et puis, ensuite, naturellement…

Il aurait fallu s’arrêter avant le blanc total, laisser au vide suffisamment de marges-mots pour lui conserver son flux. À quel moment ?

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